
Il est déjà bien loin le temps du messianisme qui fut, pour une bonne part, à l’origine de sa désignation à la tête de l’Etat. Lui, qui ne devait son triomphal retour «d’exil» qu’à l’approbation de l’armée, n’a pourtant jamais ménagé celle-ci. Or le peu d’estime qu’ il avait porté de temps à autre à cette institution relevait uniquement de la comédie des deals à passer avec sa hiérarchie. Cultivant une rancune tenace à l’égard du collège d’officiers supérieurs qui ne le reconnurent pas comme un des leurs lors de la succession de Boumediène, Bouteflika a fini par faire du démantèlement des services de renseignement bien plus qu’un objectif ; une obsession. Cependant, il lui a fallu accepter de passer sous les fourches caudines des maîtres de l’ombre durant quinze ans avant de parvenir à déboulonner ce «Toufik», l’inamovible tireur de ficelles en poste depuis 25 ans.
Alors que son contentieux avec l’armée relevait d’une disqualification politique propre aux usages du système, Bouteflika parvint, au fil des mandats qu’il s’octroya, à en faire une ligne de démarcation doctrinale. C’est ainsi que son hostilité se traduisait souvent dans la dénonciation des «parrainages et des incursions dans le domaine sanctuarisé du chef de l’Etat». D’ailleurs, dès le premier mandat (1999-2004), le pays assista à quelques passes d’armes significatives entre le palais et l’état-major. Fustigeant le rôle de l’ANP, jusque-là nœud gordien de tous les pouvoirs, il en fit le thème favori de ses polémiques. Du refus «d’être un trois quarts de Président» jusqu’à l’injonction adressée aux galonnés d’aller «se cloîtrer dans les casernes», il a réussi à donner à sa démarche politique les contours d’une plaidoirie pour les libertés publiques et surtout de promotion du fameux crédo relatif au «primat du civil sur le militaire». Or la guerre de tranchées imposée au DRS depuis 2013 reprend la même approche et leur oppose, avec un aplomb étonnant, l’inviolabilité des libertés publiques «affectées par les manœuvres dilatoires des services», comme le dénonçait le SG du FLN il y a quelques mois. Et même si le conflit s’est conclu sur le limogeage du «Big Brother» et la mise en route d’un reformatage du renseignement militaire, l’ANP est encore loin du véritable moment où elle doit recadrer ses missions institutionnelles à l’abri de toutes les interférences si ce n’est celles relatives aux fondamentaux d’un Etat de droit. Autrement dit, dans la situation trouble qui caractérise actuellement cette épuration du DRS exigée par le pouvoir, ne doit-elle pas avoir pour contrepartie importante le retrait de l’exécutif de celui qui se prévaut d’une double casquette ? Car enfin comment peut-on décliner tant de louables professions de foi politiques et piétiner dans le même temps le sésame de l’Etat de droit ? En clair, Gaïd Salah, chef d’état-major de l’armée, n’est surtout pas à sa place dans un gouvernement dont la règle première est de n’être «peuplé» que par des civils. Alors que l’Algérie se prive chaque jour des garde-fous qui la retiennent en tant qu’Etat (viol de la Constitution, mort clinique du Parlement et destruction du vigile DRS), de bonnes âmes trouvent surtout élogieux que le Président commandite cette mise en coupe réglée. Cela étant à propos des sordides manœuvres ayant eu raison de la «maison» du renseignement, il reste néanmoins à se pencher sur l’évolution de l’armée qui demeurera pour un temps encore, le marqueur principal de la qualité des institutions du pays. Il est vrai que pour reposer dans les termes exacts sa prégnance sur les modes de gouvernance, il faut simplement se souvenir du poids décisif qui fut le sien dans la plupart des conquêtes du pouvoir. C’est dire que la dualité «civil-militaire» hante en permanence les doctrinaires des courants politiques. Même le pragmatisme de certaines personnalités politiques éprouve lui aussi des difficultés à convaincre lorsqu’il imagine une posture médiane à l’armée. A l’exemple de Mouloud Hamrouche qui lui a conçu un rôle d’arbitre. «L’ANP ne doit tirer que les cartons rouges», disait-il afin de lui rappeler qu’elle n’a plus la vocation d’enrôler ou de manipuler les urnes mais d’être le gardien de la Constitution. En somme, la supposée neutralité que la hiérarchie des Tagarins met en avant lors des rendez-vous majeurs est chaque fois démentie pitoyablement par la réalité du déroulement des choses. Etonnamment, la seule tentative de tirer un «carton rouge» que la rumeur prête à l’institution ne serait en fait que l’œuvre d’une de ses structures autonomes. Celle qui vient de subir les foudres du palais laissant à la suite de son laminage toute latitude aux dirigeants prédateurs de gouverner le pays à leur guise. Qu’ici et là l’on se surprend à lire que l’armée a décidé d’en finir avec le complot permanent dans ses «dépendances» et de claironner qu’elle vient de s’affranchir de ses vieilles missions, n’est qu’une demi-vérité. C’est-à-dire un mensonge pour cacher une réalité peu ragoûtante. Morale de la petite histoire ? Voici donc une armée qui, après avoir été longtemps au pouvoir, se plaît dorénavant à n’être que l’armée d’un pouvoir ! Plus tard, bien plus tard sûrement, la nation récupérera son armée. Mais ce ne sera que le jour où le vocable «politique» retrouvera du sens. Celui qui empêcherait ceux qui ont la vocation d’en faire leur métier, de se soustraire à l’exigence de la vérité.
B. H.

