Kiosque arabe
7 septembre 2015

Al-Qarni, prédicateur et nécromancien

Par Ahmed Halli

La nécromancie, ou consultation des morts, est une pratique encore répandue dans certaines régions du pays, comme la Kabylie où elle est pratiquée à l’usage quasi exclusif des femmes. Ce sont les proches parentes du disparu qui se chargent d’aller recueillir ses déclarations d’outre-tombe près d’une espèce de médium locale, installée généralement à demeure dans un lieu réputé saint. La pythie locale se fait porte-voix du parent décédé, et au lendemain de son enterrement, pour exprimer en quelque sorte ses dernières volontés, ou plus précisément ce qu’il n’a pas dit de son vivant. Il arrive ainsi souvent que le défunt ou la défunte règle ses comptes post-mortem avec le fils indigne, le mari avare, ou le frère rapace, selon les versions des rapporteurs. On devine qu’à ce jeu, les parents absents ou mal représentés à la consultation peuvent être les premiers à pâtir des coups de colère tardifs de leurs chers disparus. Il y en a parmi eux qui s’enhardissent aussi à raconter leur rencontre avec «Malik Essoual», l’ange de l’interrogatoire, préposé aux tourments du tombeau, tels que décrits par des textes plus ou moins crédibles. Ces dialogues avec l’Au-delà sont souvent l’un des rares privilèges accordés aux femmes, exclues par ailleurs des autres centres de décision et dont l’emprise sur les maris n’est plus qu’un souvenir.
Pragmatique, le musulman algérien «normal» et «intic» qui croit au surnaturel et aux djinns n’est généralement pas hostile à la nécromancie, tant qu’elle permet à la marmite de respirer, sans remettre en cause la mâle supériorité. Toutefois, le «réformisme» salafiste qui fait la chasse à la moindre bulle d’oxygène dans les espaces féminins ne l’entend pas de cette oreille. Bien avant la seconde et décisive colonisation de notre vie spirituelle par les conquérants wahhabites, leurs émules locaux ont tenté de déraciner certaines traditions, assimilées au paganisme. Ainsi, la nécromancie serait une survivance de la mythologie gréco-romaine, dont les pratiques divinatoires ont influencé tout le pourtour de la Méditerranée et ont survécu aux charmes de l’islamisation. De nos jours, les jeunes regardent faire, sans trop y croire, mais tendent quand même l’oreille, car on ne sait jamais, mais la consultation des morts est appelée à disparaître. Elle ne disparaît pas cependant par les effets de la modernité, mais sous les coups de boutoir des fondamentalistes qui font des efforts immenses, notamment en Kabylie, pour imposer «leur» islam. Ils considèrent ce rituel, plus folklorique que religieux, comme une pratique contraire à l’Islam, d’autant plus qu’elle est l’apanage des femmes, dont certaines posent souvent des problèmes inattendus. Alors, c’est «haram» !
«Haram», le mot fatidique et magique qui agit sur moi comme un appel au passage à l’acte, lorsqu’il est prononcé par les obscurantistes, qu’ils soient wahhabites confirmés ou stagiaires. Seulement, je n’ai pas la foi et la naïveté de croire qu’en consultant la sibylle du coin, je vais savoir comment un frère détesté et opportunément décédé avant moi a subi la question ordinaire et extraordinaire dans sa tombe.
Alors, je ne ferai pas le voyage, sachant que ce qui est bon pour eux ne l’est pas fatalement pour moi, et que ce qui m’est interdit leur est permis. «Haramoun alyana, halaloune alayhoum» (ce qui est illicite pour nous est licite pour eux), proclame un site de l’opposition saoudienne, plus soucieuse de dénoncer les frasques de la famille royale, que de dénoncer les méfaits d’une doctrine. Sauf que la devise devrait s’appliquer logiquement aux théologiens du royaume qui s’autorisent toutes les turpitudes puisque tout ce qui vient de La Mecque est béni. Sauf, bien sûr, la chute des cours du pétrole qui pourrait produire le sursaut salutaire que nous attendons, mais qui est loin d’être à notre portée. Un qui n’a pas à se plaindre, et pour cause, c’est le prédicateur Aïdh Al-Qarni, l’homme aux best-sellers, qui devraient être écrits en braille, car s’adressant à des musulmans aveugles.
Le théologien saoudien mène un train de vie fastueux grâce à ses livres, ses sermons, et ses… chansons qui se vendent comme des croissants congelés importés d’Italie. Aïdh Al-Qarni n’a pas honte d’être riche, puisqu’il n’a dévalisé personne ni cambriolé une banque. Sa sentence favorite, qu’il répète à longueur d’année, est que le paradis n’est pas uniquement fait pour les pauvres.
Il est aussi fait pour les riches et il en veut pour preuve le fait que certains parmi les «Dix promis au paradis» étaient les plus fortunés de leur temps (déjà!!). Son premier livre La Tahzen (ne sois pas triste) a fait un tabac dans les chaumières arabes, y compris chez les fumeurs de shit, mais à l’exception des mâcheurs de qat. Puis il a récidivé en 2013, avec la publication d’un autre livre intitulé La Tayasse (ne désespère pas), mais patatras, il avait commis un plagiat. Une femme, l’écrivaine saoudienne Salwa Al-Daydène, l’avait accusé d’avoir copié son livre Comment le désespoir fut vaincu, et avait obtenu réparation. La Tayasse a été interdit et le plagiaire a été condamné à verser des indemnités compensatoires à la dame qu’il avait littéralement escroquée, sans en subir d’autres conséquences. Démasqué et condamné, Al-Qarni avait reconnu explicitement, dans une lettre ouverte à l’écrivaine, qu’il avait plagié, «mais comme tout le monde».
Aïdh Al-Qarni avait expliqué sur un ton docte et très paternaliste que le théologien célèbre Ibn-Taymia lui-même avait généreusement «pompé» ailleurs pour ses œuvres. Les fondamentalistes qui ont décerné le titre de «Cheïkh Al-Islam» à Ibn-Taymia apprécieront.
Pourquoi s’arrêter en si bon chemin lorsqu’il y a tant de gogos en terre d’Islam pour se concentrer sur le doigt qui montre la lune? Le dernier cadeau du théologien saoudien à ses ouailles est actuellement sur Youtube : Al-Qarni raconte, comme s’il y était, comment Omar Ibn-Al-Khattab a passé sa première nuit dans la tombe et de quelle manière il a inversé les rôles, en soumettant l’ange à la série de questions d’usage. A tout prendre, je préfère de loin les histoires à dormir debout de nos nécromanciennes, que les mensonges gros comme des baobabs des prédicateurs wahhabites.
A. H.

Je dédie cette chronique à mes fidèles lecteurs d’Azzefoun, Dahmane et Mohamed, et à ce bon vieux Dr Idja, qui me lit par procuration, trop occupé à élaborer le remède contre la désespérance.

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