Diverses façons de faire saigner

De glissement en glissement, les musulmans en sont arrivés à confondre l’obligatoire et le surérogatoire, en matière religieuse, à ne plus distinguer l’accessoire de l’essentiel, et même à privilégier le superflu s’il a une plus grande visibilité. Continuer la lecture

Al-Qarni, prédicateur et nécromancien

La nécromancie, ou consultation des morts, est une pratique encore répandue dans certaines régions du pays, comme la Kabylie où elle est pratiquée à l’usage quasi exclusif des femmes. Ce sont les proches parentes du disparu qui se chargent d’aller recueillir ses déclarations d’outre-tombe près d’une espèce de médium locale, installée généralement à demeure dans un lieu réputé saint. La pythie locale se fait porte-voix du parent décédé, et au lendemain de son enterrement, pour exprimer en quelque sorte ses dernières volontés, ou plus précisément ce qu’il n’a pas dit de son vivant. Il arrive ainsi souvent que le défunt ou la défunte règle ses comptes post-mortem avec le fils indigne, le mari avare, ou le frère rapace, selon les versions des rapporteurs. On devine qu’à ce jeu, les parents absents ou mal représentés à la consultation peuvent être les premiers à pâtir des coups de colère tardifs de leurs chers disparus. Il y en a parmi eux qui s’enhardissent aussi à raconter leur rencontre avec «Malik Essoual», l’ange de l’interrogatoire, préposé aux tourments du tombeau, tels que décrits par des textes plus ou moins crédibles. Ces dialogues avec l’Au-delà sont souvent l’un des rares privilèges accordés aux femmes, exclues par ailleurs des autres centres de décision et dont l’emprise sur les maris n’est plus qu’un souvenir.
Pragmatique, le musulman algérien «normal» et «intic» qui croit au surnaturel et aux djinns n’est généralement pas hostile à la nécromancie, tant qu’elle permet à la marmite de respirer, sans remettre en cause la mâle supériorité. Toutefois, le «réformisme» salafiste qui fait la chasse à la moindre bulle d’oxygène dans les espaces féminins ne l’entend pas de cette oreille. Bien avant la seconde et décisive colonisation de notre vie spirituelle par les conquérants wahhabites, leurs émules locaux ont tenté de déraciner certaines traditions, assimilées au paganisme. Ainsi, la nécromancie serait une survivance de la mythologie gréco-romaine, dont les pratiques divinatoires ont influencé tout le pourtour de la Méditerranée et ont survécu aux charmes de l’islamisation. De nos jours, les jeunes regardent faire, sans trop y croire, mais tendent quand même l’oreille, car on ne sait jamais, mais la consultation des morts est appelée à disparaître. Elle ne disparaît pas cependant par les effets de la modernité, mais sous les coups de boutoir des fondamentalistes qui font des efforts immenses, notamment en Kabylie, pour imposer «leur» islam. Ils considèrent ce rituel, plus folklorique que religieux, comme une pratique contraire à l’Islam, d’autant plus qu’elle est l’apanage des femmes, dont certaines posent souvent des problèmes inattendus. Alors, c’est «haram» !
«Haram», le mot fatidique et magique qui agit sur moi comme un appel au passage à l’acte, lorsqu’il est prononcé par les obscurantistes, qu’ils soient wahhabites confirmés ou stagiaires. Seulement, je n’ai pas la foi et la naïveté de croire qu’en consultant la sibylle du coin, je vais savoir comment un frère détesté et opportunément décédé avant moi a subi la question ordinaire et extraordinaire dans sa tombe.
Alors, je ne ferai pas le voyage, sachant que ce qui est bon pour eux ne l’est pas fatalement pour moi, et que ce qui m’est interdit leur est permis. «Haramoun alyana, halaloune alayhoum» (ce qui est illicite pour nous est licite pour eux), proclame un site de l’opposition saoudienne, plus soucieuse de dénoncer les frasques de la famille royale, que de dénoncer les méfaits d’une doctrine. Sauf que la devise devrait s’appliquer logiquement aux théologiens du royaume qui s’autorisent toutes les turpitudes puisque tout ce qui vient de La Mecque est béni. Sauf, bien sûr, la chute des cours du pétrole qui pourrait produire le sursaut salutaire que nous attendons, mais qui est loin d’être à notre portée. Un qui n’a pas à se plaindre, et pour cause, c’est le prédicateur Aïdh Al-Qarni, l’homme aux best-sellers, qui devraient être écrits en braille, car s’adressant à des musulmans aveugles.
Le théologien saoudien mène un train de vie fastueux grâce à ses livres, ses sermons, et ses… chansons qui se vendent comme des croissants congelés importés d’Italie. Aïdh Al-Qarni n’a pas honte d’être riche, puisqu’il n’a dévalisé personne ni cambriolé une banque. Sa sentence favorite, qu’il répète à longueur d’année, est que le paradis n’est pas uniquement fait pour les pauvres.
Il est aussi fait pour les riches et il en veut pour preuve le fait que certains parmi les «Dix promis au paradis» étaient les plus fortunés de leur temps (déjà!!). Son premier livre La Tahzen (ne sois pas triste) a fait un tabac dans les chaumières arabes, y compris chez les fumeurs de shit, mais à l’exception des mâcheurs de qat. Puis il a récidivé en 2013, avec la publication d’un autre livre intitulé La Tayasse (ne désespère pas), mais patatras, il avait commis un plagiat. Une femme, l’écrivaine saoudienne Salwa Al-Daydène, l’avait accusé d’avoir copié son livre Comment le désespoir fut vaincu, et avait obtenu réparation. La Tayasse a été interdit et le plagiaire a été condamné à verser des indemnités compensatoires à la dame qu’il avait littéralement escroquée, sans en subir d’autres conséquences. Démasqué et condamné, Al-Qarni avait reconnu explicitement, dans une lettre ouverte à l’écrivaine, qu’il avait plagié, «mais comme tout le monde».
Aïdh Al-Qarni avait expliqué sur un ton docte et très paternaliste que le théologien célèbre Ibn-Taymia lui-même avait généreusement «pompé» ailleurs pour ses œuvres. Les fondamentalistes qui ont décerné le titre de «Cheïkh Al-Islam» à Ibn-Taymia apprécieront.
Pourquoi s’arrêter en si bon chemin lorsqu’il y a tant de gogos en terre d’Islam pour se concentrer sur le doigt qui montre la lune? Le dernier cadeau du théologien saoudien à ses ouailles est actuellement sur Youtube : Al-Qarni raconte, comme s’il y était, comment Omar Ibn-Al-Khattab a passé sa première nuit dans la tombe et de quelle manière il a inversé les rôles, en soumettant l’ange à la série de questions d’usage. A tout prendre, je préfère de loin les histoires à dormir debout de nos nécromanciennes, que les mensonges gros comme des baobabs des prédicateurs wahhabites.
A. H.

Je dédie cette chronique à mes fidèles lecteurs d’Azzefoun, Dahmane et Mohamed, et à ce bon vieux Dr Idja, qui me lit par procuration, trop occupé à élaborer le remède contre la désespérance.

Islam Béheiri, libre, mais censuré

Islam Behiri, le controversé chercheur égyptien en théologie, n’ira pas finalement en prison, sa condamnation à cinq ans de prison, pour «outrage aux religions» ayant été annulée la semaine dernière par un tribunal du Caire. Le théologien vedette de la chaîne privée Al-Kahéra Wal-Nass avait été condamné en avril dernier, en vertu d’une loi sur l’atteinte aux religions, qui laisse la porte ouverte à tous les excès. Islam Beheiri n’a outragé aucune des religions reconnues en Egypte, et encore moins l’Islam religion de l’Etat, et c’est justement pour cela qu’il a été poursuivi. Depuis deux ans, et jusqu’à son procès, ce jeune animateur de télévision présentait une émission à succès dans laquelle il prenait à contrepied les thèses officielles, voire obscurantistes, propagées en Egypte. Ainsi, il niait la véracité de certains «hadiths», validés par le tout-venant et justifiant a priori et a postériori tous les crimes commis au nom de l’Islam. Il s’insurgeait notamment contre l’accusation d’apostasie, régulièrement brandie par les islamistes, contre ceux qui ne respectent pas l’orthodoxie en vigueur et contre les libres penseurs. Comme l’a fait Djamel Al-Bana avant lui, Islam Beheiri a opposé l’arme de la raison et de la logique aux idées reçues et aux croyances fausses, qui fondent la renommée des téléprédicateurs wahhabites(1).
Son influence grandissante a suscité la réaction des milieux conservateurs et des prêcheurs-anesthésistes qui ont d’abord obtenu la suspension de ses émissions sur l’intervention d’Al-Azhar. Apparemment, la vénérable université, brutalement rappelée à l’ordre en décembre dernier par le Président Sissi, pour son immobilisme et ses atermoiements, n’a pas apprécié les critiques de la même veine, lancées à son encontre par Islam Béheiri. Ce dernier qui se présentait régulièrement comme l’un des rénovateurs du discours religieux ne se privait pas d’épingler Al-Azhar, notamment pour ses positions vis-à-vis de Daesh. A l’instar d’autres intellectuels égyptiens, il disait ne pas comprendre que l’institution officielle se contente de condamner les terroristes, sans remettre en cause leurs arguments religieux. Or, ce sont précisément ces justificatifs et ces références théologiques qui sont encore enseignées par Al-Azhar. Aussi, Islam Béheiri ironisait-il régulièrement sur la tâche confiée par Sissi à Al-Azhar en affirmant que l’université rénovait effectivement le discours religieux, «en utilisant la céramique». Ce qui équivaut à dire au Président égyptien, en personne, que s’il veut réellement réformer ou rénover le discours religieux, il ne doit pas s’adresser à Al-Azhar, dont les cheïkhs ont pour seul souci de conserver leurs privilèges. Islam Béheiri ne s’est pas trompé d’adversaire, mais d’époque, et il a sans doute sous-estimé les capacités de nuisance de ses adversaires et surtout leur efficacité : en privant l’animateur d’une tribune, ils ont réussi à faire taire une voix discordante, sans utiliser le sabre.
Pour éviter, comme on dit, de se salir les mains, les intégristes recourent aux services d’avocats dont la spécialité est de faire la chasse à tout ce qui n’est pas à leurs normes. Celui qui a été engagé contre Islam Béheiri et qui a fait appel du jugement en sa faveur, se nomme Mamdouh Abdeldjawad. Il est de la lignée de ces avocats avides de célébrité à tout prix et sans scrupules, qui agissent sous couvert de contrôler la vie et les mœurs, la «Hisba»(2), dont les règles ont été essentiellement définies par le mouvement des Frères musulmans. Le plus connu de ces avocats est Nabih El-Wahch, qui a écumé les prétoires avec ses plaintes contre des artistes et des cinéastes. Ces avocats sont communément appelés «Sbanakh» (Epinards), en référence au personnage du film L’Avocat, dans lequel le comédien Adel Imam avait joué le rôle de Hassan Sbanakh, un avocat marron.
A sa sortie, en 1983, le film, réalisé par Rafat Al-Mihi, avait suscité une action en justice de la part de dizaines de membres du barreau qui s’estimaient diffamés. Adel Imam, condamné à un mois de prison, avait échappé à la détention après avoir présenté des excuses publiques à la corporation.
Ce qu’il y a de remarquable dans l’action de ces avocats-délateurs, c’est qu’ils ne sont jamais poursuivis, en retour, pour diffamation ou procédure abusive, lorsqu’ils sont déboutés, ce qui leur autorise toutes les actions en justice, y compris les plus fantaisistes et les plus farfelues.
A. H.

(1) L’un de ces prédicateurs, Ouejdi Ghenim, spécialiste des passages dans l’Au-delà et de la traversés de «l’isthme des tourments» (Barzakh), a la cote chez nous, bien qu’il soit l’un des contempteurs de notre guerre de Libération. Il est bon de le rappeler ici en cet anniversaire d’une indépendance chèrement acquise. Ouejdi Ghenim est aussi, et surtout, l’un des propagandistes de l’excision, qu’il a essayé de faire connaître au Maghreb, et notamment en Tunisie, en la présentant comme un «embellissement esthétique et spirituel».
(2) C’est au nom de cette «Hisba» que l’universitaire Nasr Hamed Abou-Zeïd (1943-2010) avait été obligé de s’exiler en 1995, un tribunal ayant déclaré illégal son mariage avec Ibtihal Younès et l’ayant annulé. Il n’a regagné son pays que pour y mourir quelques semaines plus tard, un 5 juillet, précisément.

Comme il est loin, le musée !

Ils sont partout, ils attaquent de tous les côtés, au sud, au nord, à l’ouest, et à l’est, ils attaquent sur les quatre points cardinaux et en leur centre, se promènent entre Kobané et Ramadi, avec une mobilité et une puissance de feu impressionnantes. Spontanément, des milices islamistes font leur allégeance aux divers points du «croissant stérile», et la sinistre Al-Qaïda fait patte de velours, si j’ose dire. Pour faire tout ceci, et plus encore, Daesh a besoin d’une logistique que seuls des Etats peuvent posséder, et tous les analystes censés ne cessent de nous le répéter. Alors, la question est de savoir quand ce trio infernal, Etats-Unis, Arabie Saoudite, Qatar, va-t-il mettre fin à ce jeu trouble et dévastateur, qui fait de cette partie du monde un vrai champ de mines ? Serait-il possible de bombarder Mossoul, comme on le fait pour Sanaâ, et verser aux pertes et profits les éventuelles victimes pas si innocentes qu’il n’y paraît ? On ne va quand même pas nous dire que l’opération «Tempête décisive» déclenchée par les Saoudiens au Yémen, avec l’appui des avions ravitailleurs américains notamment, ne peut pas se réaliser contre «l’Etat islamique» ! Obama qui fait de grands discours dans les églises, même s’il chante faux, et quand il parle aux musulmans d’un islam qu’ils ont oublié, ne pourrait-il pas juste tirer un peu sur la bride ?
Non, ce n’est pas encore à l’ordre du jour, et Obama vient de nous le confirmer, sur un air de gospel, à partir d’une chaire d’Eglise, celle d’une religion où l’on n’a pas les yeux rivés au ciel. Même s’ils ne sont pas tout à fait conformes à ceux qu’Obama prête à Dieu, les Etats-Unis ont leurs «propres plans» et ils travaillent à les réaliser «selon des voies» moins mystérieuses que celles évoquées à Charleston. Comme il l’aurait fait pour le discours euphorisant du Caire, le pape Pie VII aurait répliqué au sermon de Charleston par les mêmes expressions utilisées jadis pour Napoléon : «Comediante ! Tragediante !» Le même jour, à des milliers de kilomètres de là, un homme se faisait exploser dans une mosquée chiite de Koweit-City, après avoir annoncé qu’il allait «rompre le jeûne avec le Prophète». Ce vendredi encore, des estivants européens se faisaient mitrailler sur une plage de Tunisie, provoquant un exode massif des touristes. Là aussi, ces sempiternelles réactions de déni : «non ! L’islam n’a rien à voir», et on récite pour preuve un verset idoine sur le fait d’ôter une vie sans raison, qui équivaut à tuer l’humanité entière. Simplement, on oublie que ceux qui commettent ces horreurs en ont plein le carquois de versets et hadiths, qui signifient autre chose pour eux et qui justifient leurs actions néfastes au nom de l’Islam.
La veille de l’attentat-suicide contre une mosquée chiite, dont l’auteur serait un Saoudien, les autorités koweïtiennes ont fait fermer les bureaux de la chaîne satellitaire Wissal, pour incitation à la haine communautaire et apologie du terrorisme. Quelques jours avant cet attentat, la chaîne avait notamment reproduit des twitts, incitant à s’attaquer aux lieux de culte chiites, ou husseïnyate. De son côté, le blogueur saoudien, Hassan Ferhane Maliki, a ironisé sur les déclarations du gouvernement saoudien affirmant que Wissal et une chaîne similaire Safa avaient des propriétaires fantômes. «Comment peut-on admettre qu’une chaîne émettant du centre de Riyadh soit aux mains de propriétaires fantômes, inconnus des autorités ?» a-t-il posté sur Twitter. Pour lui, il suffirait juste de publier les noms des propriétaires de ces chaînes pour que leur nuisance baisse de moitié et que la violence cède en intensité. Sur le même registre, le blogueur accable les autorités de son pays en affirmant que l’extrémisme religieux n’est pas l’apanage de l’Etat islamique. «Daesh n’est que la pointe acérée d’une lance très longue. Les origines, les symboles, l’histoire et le discours de l’extrémisme sont connus. Le problème est qu’il est interdit de dénoncer ouvertement cet extrémisme et de lui demander des comptes, et que ceux qui le connaissent assez sont muselés.»
Autrement dit, des chaînes comme Wissal peuvent propager un discours d’intolérance et de violence à partir du royaume, mais pas le blogueur, qui appelle à la raison et au respect de la diversité des opinions. Un tantinet plus optimiste, un autre chroniqueur décrié, Khaled Mountassar, revient sur les «nouvelles» formes d’interrogatoire et d’exécution médiatisées par Daesh. Il raconte qu’il en a rencontré les origines lors d’un séjour dans la capitale hollandaise, Amsterdam, où il a visité un site historique très particulier, le «musée de la torture». Dans ce musée, il a vu les instruments les plus diversifiés et les plus ingénieux, conçus pour arracher des aveux, exorciser, ou punir de la façon la plus cruelle, ce qui prouve que là encore, les intégristes d’aujourd’hui n’ont rien inventé. Tous ces instruments utilisés jadis en Europe, pour réprimer et faire taire les voix de la liberté, n’ont réussi qu’à renforcer l’attachement à ces libertés dans ces pays, souligne le médecin-chroniqueur égyptien. Mais en attendant que Daesh et ses outils soient relégués au musée, Khaled Mountassar est la cible d’une violente campagne islamiste. Simplement parce qu’il a osé émettre des doutes sur la question des «supplices du tombeau», considérée par certains comme l’un des piliers de la foi, tout autant que le voile de la femme. Comme le musée est encore loin !
A. H.

Un minaret pour le muezzin Mansour

Ahmed Mansour, Égyptien d’origine, Britannique par naturalisation, Qatari par vocation, l’un des présentateurs vedettes de la télévision Al-Jazeera vient d’être arrêté par les autorités allemandes. Animateur de deux émissions phares, «Un témoin du siècle», et «Sans frontières», il est accusé de kidnapping et de viol, selon les termes du mandat d’arrêt international lancé contre lui par la justice égyptienne. Appréhendé par la police allemande, samedi dernier à son arrivée à l’aéroport de Berlin, il devait être présenté hier devant la justice allemande, pour qu’elle statue sur son extradition vers l’Égypte. Du coup, Al-Jazeera a mobilisé tous ses moyens, pour ameuter l’opinion et accuser l’Allemagne de complicité avec le régime égyptien. Ancien étudiant en littérature, et muezzin occasionnel, Ahmed Mansour est surtout connu comme un militant du mouvement des Frères musulmans. C’est à ce titre, d’ailleurs, qu’il est poursuivi, et ce, pour avoir participé, avec un groupe de militants islamistes, au kidnapping d’un avocat égyptien, Oussama Kamal, et aux exactions physiques exercées à son encontre. Les faits se seraient déroulés lors des journées révolutionnaires de 2011 qui aboutirent à la chute de Moubarak, et à la prise du pouvoir par les Frères musulmans. Ces derniers avaient d’abord pratiqué la contre-révolution en attaquant les manifestants de la place Al-Tahrir, avant de tourner casaque et de surfer sur la vague révolutionnaire.
En octobre 2014, Ahmed Mansour avait été condamné à 15 ans de prison, pour avoir séquestré et torturé l’avocat Oussama Kamal, sous prétexte qu’il était un agent de l’ancien régime. Ont participé notamment aux sévices commis sur la victime des dirigeants Frères musulmans, comme Ahmed Baltagi, le bien nommé, Safwat Hedjazi, le téléprédicateur, outre Ahmed Osman, qui avait fourni certains instruments de torture. Mû sans doute par une impulsion professionnelle irrésistible, le journaliste avait filmé les scènes, pour les exploiter plus tard, à des fins de propagande, a contrario. Le journaliste prêcheur de la chaîne qatarie ne porte pas la barbe drue et fournie de ses compagnons d’armes, mais entretient soigneusement une barbe de plusieurs jours. Il ne cache pas depuis très longtemps son appartenance au mouvement des Frères musulmans, dont il est l’un des porte-voix et harangueurs attitrés. C’est ainsi qu’il a joué un rôle actif dans le soutien et la médiatisation des pseudo-révolutions arabes, et il s’était signalé en particulier par sa remise en cause du résultat des élections présidentielles de 2014 en Tunisie. Oubliant le coup d’État qui s’était déroulé sous ses fenêtres au Qatar, il avait, en effet, qualifié la victoire électorale de Béji Caïd Essebci de «putsch par les urnes». La chaîne Al-Jazeera avait présenté ses excuses, à la suite d’un mouvement de protestation de ses journalistes tunisiens, sans toutefois remettre en cause la liberté de parole et de dérapage du militant islamiste.
Comme attendu, l’accusé a clamé son innocence et crié au coup monté, relayé par sa chaîne et par les canaux d’expression habituels du mouvement des Frères musulmans. Toutefois, si la presse égyptienne évacue l’accusation de viol par la formule parlant «d’atteinte à l’honneur», elle est plus précise sur le reste. C’est Ahmed Mansour en personne qui aurait ligoté la victime, avant sa séquestration dans l’un des locaux d’une agence de voyages. De plus, le quotidien Al-Wafd fournit des détails concernant un vol commis par le journaliste, quand il était étudiant, à l’Université de Mansourah. Les faits remontent à 1983, lorsqu’il avait cambriolé le domicile d’un concitoyen égyptien et lui avait dérobé plusieurs objets et effets personnels. L’affaire avait été réglée à l’amiable, sur l’intervention de notables locaux, et la personne cambriolée avait retiré sa plainte, après qu’Ahmed Mansour ait restitué les objets volés à leur propriétaire légitime.
À titre de preuve, le quotidien publie un facsimilé d’une lettre des responsables de la faculté, sollicités par la police, afin qu’ils donnent leur avis sur le comportement de l’étudiant. La lettre sollicite l’indulgence de la justice, en rappelant que le voleur avait restitué son butin et que le plaignant avait renoncé à le poursuivre, pour ne pas compromettre son avenir.
La lettre de la faculté est accompagnée d’un rapport en annexe qui fait état du mauvais comportement et de la moralité douteuse de l’intéressé, ajoute le quotidien Al-Wafd. Les journaux égyptiens fustigent, par ailleurs, le comportement du Qatar qui vient de naturaliser in extremis son employé. La Turquie, qui mène campagne contre le nouveau régime égyptien et réprime ses journalistes, fait mine de vouloir octroyer une quatrième nationalité à Ahmed Mansour. Ce dernier vient de recevoir le soutien attendu de l’ancien Premier ministre tunisien, Hamadi Jebali, membre du mouvement Ennahdha, dont l’animateur de télévision était fervent partisan. L’ex-chef du gouvernement de transition tunisien a demandé à l’Allemagne de ne pas extrader le journaliste vers l’Égypte, et il devrait certainement être entendu. Quant aux commentateurs égyptiens qui s’extasient sur la victoire diplomatique de Sissi, conséquence de sa récente visite en Allemagne, ils devraient vite déchanter. Ceux qui ont fait arrêter un propagandiste des Frères musulmans, nanti d’une carte de journaliste, rendent un service inespéré aux adversaires de la liberté. Plus dangereux encore que le terrorisme islamiste, il y a ceux qui fournissent des arguments et des armes inespérés à ce même terrorisme.
S’il est encore dans une cellule en Allemagne, Ahmed Mansour doit exulter et apprécier en muezzin accompli la hauteur et la portée du minaret qui vient de lui être offert, en plein Ramadhan.
A. H.

Un siège plus grand pour la Ligue arabe

Humour égyptien : l’ex-président Morsi, issu du mouvement des Frères musulmans, va être jugé pour «outrage à magistrat», risquant ainsi une lourde amende, voire une peine de prison sévère. Ceci, sachant que Morsi est déjà condamné à mort pour son évasion «illégale» et mortelle lors de la «révolution» de janvier 2011, de la prison du Caire où l’avait enfermé Moubarak. Théoriquement, Morsi et ses compagnons devraient être exécutés, après l’avis favorable du mufti de la République, conformément à la tradition égyptienne, scrupuleusement respectée. Quant aux actes terroristes qui se commettent actuellement en Égypte, au nom de Morsi et du mouvement des Frères musulmans, l’ex-président ne peut pas en être accusé, l’alibi de la prison jouant à fond. De plus, les dirigeants islamistes d’Égypte, relayés par leurs porte-voix arabes, ne cessent de protester de leur pacifisme, pendant que leurs troupes tuent sans désemparer. Et puis, pourquoi se casseraient-ils la tête à nier des crimes qui sont désormais revendiqués, séance tenante, par le nouveau bras armé de l’islam politique, j’ai nommé Daesh ? Pourquoi les nouveaux «soldats de l’islam» se priveraient-ils d’occuper des espaces que la géographie et l’idéologie, ainsi que la grande stratégie de Washington leur livrent sans coup férir ?
Humour onusien : le Conseil de sécurité des Nations-Unies décrète que Daesh, ou l’État islamique doit être vaincu (!!), et ce alors que Palmyre (Tadmor) est tombée comme un fruit mûr. La cité de la reine Zénobie était, depuis des mois, sous la menace des milices islamistes, sans que les Occidentaux s’en émeuvent et tentent de l’enrayer. Du côté des potentats locaux qui condamnent du bout des lèvres les crimes et destructions des islamistes, on sait quel genre de patrimoine et quels trésors de l’humanité les intéressent. Pour leur part, les coalisés occidentaux obéissent à une tactique qui tient en quelques mots : attendre et voir venir, traduction libre du célèbre «wait and see» anglo-saxon. Cet attentisme a été confirmé par les déclarations du sénateur américain, John McCain, qui a affirmé que 75% des avions de la coalition ne faisaient que des vols de routine et ne lâchaient pas une seule bombe. De là à suggérer que ces appareils battaient des ailes, en signe d’amitié, lorsqu’elles survolaient une colonne de Daesh… Avec la chute de Ramadi en Irak et le phagocytage de l’opposition armée syrienne par les milices islamistes pro-Daesh, on voit se dessiner les contours de cet État islamique, mobile et extensible à volonté. Du coup, la thèse d’un plan de l’architecte américain en vue d’agrandir le siège de la Ligue arabe, pour y accueillir encore plus d’Etats, se précise.
Les actuels membres risquent, en effet, de s’y sentir bientôt à l’étroit, avec l’afflux de nouveaux adhérents.
Pour le chroniqueur égyptien Ahmed Meslamani, considéré à juste titre comme l’héritier du grand Hamdi Qandil, la théorie du complot américain pour redessiner la carte du monde arabe ne fait aucun doute. Il a affirmé ce samedi sur le plateau de la chaîne satellitaire Al-Hayat que l’objectif était sans nul doute de faire de Daesh une «grande puissance» dans la région. Il a rappelé qu’en l’état actuel des choses, la moitié de la Syrie était entre les mains de l’État islamique, alors Baghdad était désormais à une heure de route seulement de Ramadi, bastion avancé de Daesh. Notre confrère s’est étonné que ces conquérants aient pu mener une nouvelle «guerre des Six Jours», en battant l’armée syrienne et l’armée américaine en moins d’une semaine. «Qui est cette puissance extraordinaire qui peut battre deux armées et conquérir deux villes stratégiques de façon quasi simultanée ?» Si ce n’est pas dans ce but, «on ne comprendrait pas pourquoi depuis un an, les États occidentaux, Washington en tête, ne font rien depuis un an pour s’opposer aux avancées et aux conquêtes de l’État islamique», a affirmé Ahmed Meslamani dans son émission «Sawt-Al-Kahéra» (la Voix du Caire). Le raisonnement est logique, mais il pèche par omission, car lorsque le journaliste évoque la complicité entre Daesh et l’Occident, il met de côté le rôle de l’Arabie Saoudite. Il est vrai qu’on ne peut pas trop demander à un défenseur affirmé du partenariat stratégique entre l’Égypte et le royaume wahhabite.
Quant à la «victoire» militaire des islamistes à Palmyre (Tadmor), elle ne serait pas due à une supériorité militaire des assaillants, mais à un repli tactique des troupes syriennes, selon le magazine en ligne Transparency.
Ce dernier affirme, en effet, que Bachar Al-Assad, moins soucieux d’archéologie et d’histoire que de survie de son régime, a décidé de concentrer son effort de guerre sur le «pays utile». Damas aurait donc donné l’ordre à son armée d’opposer une résistance de pure forme, avant d’évacuer la ville avec armes et bagages. Du même coup, Assad met les puissances occidentales au pied du mur en laissant Daesh s’emparer de la ville antique et s’employer à détruire ses sites historiques.
Un scénario presque identique aurait présidé à la chute de Ramadi, en Irak, puisque les militaires américains eux-mêmes ont affirmé que l’armée irakienne s’était retirée sans combattre. C’est le commandant en chef du corps d’armée, chargé de défendre la ville, qui a décidé d’opérer un retrait et de se positionner sur un site plus facile à défendre. Seulement, et contrairement aux Syriens, les soldats irakiens ont «oublié» là aussi une quantité impressionnante de matériels militaires. Sans doute, est-ce le prélude à une autre intervention iranienne plus massive et plus directe, avec la bénédiction de Washington, bien sûr.
A. H.

Remèdes miracles d’ici et d’ailleurs

L’image est saisissante : on y voit un jeune chameau tétant sa maman, et au premier plan un jeune garçon qui boit le contenu d’un gobelet métallique. Le titre de l’article «La guérison par les mythes», ou les remèdes de la superstition, indique d’emblée le contenu du gobelet que tient l’enfant. C’est l’illustration qu’a choisie le quotidien égyptien Al-Wafd, pour son article consacré aux derniers avatars des remèdes miraculeux, comme l’urine de chameau. Un vaste et ancien sujet, plus inépuisable qu’une vessie, mais avec des relents de bêtise ou d’ignorance, adjacents. Comme ces deux calamités du siècle se propagent irrésistiblement dans le monde arabe, il n’est pas étonnant que la pisse de chameau, comme on dit vulgairement, trouve de plus en plus d’adeptes. Pourtant, note le quotidien du Caire, les théologiens d’Al-Azhar eux-mêmes, qui n’ont pas une réputation de modernistes enragés, ont mis en garde contre cette façon de se soigner. Ils estiment que cette pratique est condamnable, et qu’elle doit être assimilée à un délit et jugée comme telle, sans toutefois remettre en cause le hadith sur lequel s’appuient ses défenseurs. Ces derniers sont, en effet, prompts à brandir l’arme de l’anathème, en arguant que le Prophète a non seulement conseillé cette cure, mais qu’il l’a expérimentée sur sa personne.L’image est saisissante : on y voit un jeune chameau tétant sa maman, et au premier plan un jeune garçon qui boit le contenu d’un gobelet métallique. Le titre de l’article «La guérison par les mythes», ou les remèdes de la superstition, indique d’emblée le contenu du gobelet que tient l’enfant. C’est l’illustration qu’a choisie le quotidien égyptien Al-Wafd, pour son article consacré aux derniers avatars des remèdes miraculeux, comme l’urine de chameau. Un vaste et ancien sujet, plus inépuisable qu’une vessie, mais avec des relents de bêtise ou d’ignorance, adjacents. Comme ces deux calamités du siècle se propagent irrésistiblement dans le monde arabe, il n’est pas étonnant que la pisse de chameau, comme on dit vulgairement, trouve de plus en plus d’adeptes. Pourtant, note le quotidien du Caire, les théologiens d’Al-Azhar eux-mêmes, qui n’ont pas une réputation de modernistes enragés, ont mis en garde contre cette façon de se soigner. Ils estiment que cette pratique est condamnable, et qu’elle doit être assimilée à un délit et jugée comme telle, sans toutefois remettre en cause le hadith sur lequel s’appuient ses défenseurs. Ces derniers sont, en effet, prompts à brandir l’arme de l’anathème, en arguant que le Prophète a non seulement conseillé cette cure, mais qu’il l’a expérimentée sur sa personne.Al-Azhar a eu beau répliquer que ce qui est valable pour les prophètes ne l’est pas nécessairement pour leurs ouailles, mais en pure perte tant qu’un prophète sommeillera en chaque musulman ! Al-Wafd, journal du parti du même nom, souligne d’ailleurs que la consommation d’urine de chameau s’est accrue, s’est développée après les «révolutions arabes», avec la montée des courants fondamentalistes. C’est ainsi qu’en Tunisie, un imam a consacré son sermon du vendredi à ce thème, et a incité les fidèles à adopter ce remède, considéré comme une «tradition certifiée». Quant aux médecins, ils y voient un danger potentiel, avec certaines substances dangereuses, comme l’urée, présente en grande proportion dans l’urine de chameau. Un scientifique égyptien a même émis l’hypothèse que sa consommation pourrait être à l’origine du coronavirus qui sévit au Moyen-Orient. Mais comme les charlatans, et autres guérisseurs faiseurs de pluie, ne sont jamais à court de ressources, ils proposent un autre remède performant, le venin d’abeille. Comme ils ne répugnent pas à mettre la barre très haut, pour les besoins de leur cause, nos «apiculteurs toxiques» se réfèrent directement à un verset coranique.Ce verset proclame, en effet, que l’abeille ne donne pas seulement du miel, mais d’autres liquides de différentes couleurs. Et nous voilà partis pour nous exposer aux piqûres d’abeilles, dans l’espoir d’une guérison miraculeuse, que la médecine moderne n’a pas (encore) obtenue?! Pour l’heure, le promoteur du venin d’abeille, Nadjib Bassiouni cité par le quotidien, ne donne pas de détails sur les maladies concernées par le remède. Il se contente de réciter le verset décisif, en affirmant que des études étaient actuellement menées sur les indications thérapeutiques du produit, et qu’un rapport serait transmis dans ce sens au ministère de la Santé. Toutefois, le quotidien a retrouvé un «patient», Magdy Ibrahim du Caire, qui a utilisé cette thérapie pour traiter une hernie discale. Il a raconté que sur les conseils d’un ami, il s’est rendu chez un guérisseur du Delta, qui lui a infligé la première fois trois piqûres d’abeilles, augmentant progressivement les doses lors des séances suivantes. Au bout de la quatrième séance, et avec l’augmentation de ses douleurs, Magdy Ibrahim a décidé d’arrêter la cure. Il avait d’autant plus perdu confiance en le guérisseur qui lui vendait à l’issue de chaque séance d’inoculation un flacon contenant du vinaigre de pomme (!!!), au prix de 20 livres égyptiennes l’unité.Al-Wafd cite encore le cas d’un vétérinaire du Fayoum qui traite aussi la hernie discale, mais en utilisant un bout de bois, préalablement lissé, avec lequel il exerce des pressions sur les régions lombaires atteintes. Là aussi, il n’y a pas de guérison miraculeuse, mais à la décharge du vétérinaire qui utilise cette technique, il n’y a pas de justificatifs religieux, à l’appui de l’enseigne. Il y a aussi une médication que l’on voit apparaître depuis quelque temps sur les réseaux sociaux et qui est destinée apparemment à susciter des vocations terroristes, par l’apologie des extases de l’Au-delà. Dans une vidéo, actuellement très partagée, on voit un imam wahhabite décrire avec force détails comment le pensionnaire du paradis est ardemment sollicité. Ainsi, de la première des houris aux grands yeux à la 72e, le bienheureux, qui peut désormais se passer de la petite pilule bleue, suit un itinéraire amoureux torride, mais en toute légitimité, et en tout bien. Aux dernières nouvelles, il semblerait que cette vidéo, exclusivement destinée aux libidos sunnites, et uniquement aux mâles pour dissiper toute équivoque, ait aussi exercé un effet néfaste sur certains chiites. La semaine dernière, un policier iranien, sans doute impatient d’avoir un avant-goût des délices promis sur les bords du Kawthar, s’est pris à rêver de houris, alors qu’il interrogeait une femme kurde. Pour échapper au viol, la jeune fille n’a eu d’autre ressource que de se jeter du quatrième étage de l’immeuble où elle se trouvait, préférant mourir que d’assouvir les désirs de son geôlier. Du coup, une vague d’indignation a soulevé la communauté kurde, répartie sur les quatre pays de la région, et le régime policier des ayatollahs est à nouveau montré du doigt. Les chiites méritent d’autant plus la condamnation et l’opprobre, qu’ils n’ont pas besoin, eux, d’attendre le trépas pour accéder aux houris. Ils ont déjà le mariage de jouissance, interdit aux mâles sunnites, en plus de tout ce qui est interdit à leurs femmes, sur terre comme au ciel.A. H.