A fonds perdus
21 juillet 2015

Ce qui nous attend en 2025

Par Ammar Belhimer

Nous sommes menacés d’un retour en 1328, ils sont en 2025.
Le combat est inégal et perdu d’avance.
La défaite est ancienne et semble irrémédiable. Elle date de l’extinction de la pensée philosophique rationaliste qui a connu son apogée au 12e siècle avec l’Andalous Ibn Rochd (1126-1198). Ce dernier a prôné la primauté de la raison en philosophie, et l’historicité des textes sacrés dans la lecture et l’interprétation du fait religieux. On sait ce qu’il advint de lui : condamné pour hérésie, il fut exilé à Marrakech et nombre de ses ouvrages détruits.
L’intégrisme religieux s’installe alors à son aise en Andalousie. Il fera le lit de la pensée obscurantiste parfaitement incarnée par Ibn Taymiya (1263-1328), chantre de l’intemporalité des textes sacrés. Le salafisme date de cette époque et Ibn Taymiya – mort en prison en Syrie – devient son martyr emblématique. Il est la matrice de toutes nos défaites annoncées.
C’est sur cette époque que sont encore fixés les rétroviseurs qui orientent nos questionnements contemporains. Dans l’autre camp, les yeux sont fixés sur un pare-brise d’une étonnante visibilité.
Les détails du sort que nous réserve l’Empire sont publiquement déclinés pour une décennie entière – jusqu’en 2025 – dans des écrits mis à la portée de tous. Le nouveau rapport de la CIA – Comment sera le monde en 2025 ?(*), un document du «National Intelligence Council» tiré du site internet de la CIA, nous éclaire sous un jour nouveau ce que nous réservent les puissants de ce monde sans foi ni loi.
De l’avis de C. Thomas Fingar, président du Conseil national du renseignement, «il s’agit d’identifier les mutations essentielles susceptibles de modeler les événements mondiaux de la décennie à venir, et au-delà». Cette projection «des tendances planétaires qui modèleront notre avenir» est l’œuvre de «cercles d’experts» élargis à «la participation d’experts rattachés à des ONG, tant aux Etats-Unis que dans d’autres pays».
Ces experts nous réservent un système international, planétaire et multipolaire, «presque méconnaissable» et sans issue claire.
Dans la région Mena à laquelle nous appartenons, «l’économie pousse au changement, non sans risques de troubles majeurs». Son avenir dépendra de la manière dont ses dirigeants géreront quatre facteurs : les retombées du pétrole, les évolutions démographiques, les pressions en faveur de changements politiques et les conflits régionaux. Nous concernant, il est attendu qu’«en l’absence d’emplois et de moyens légaux d’expression politique, les conditions du mécontentement, d’un radicalisme croissant et d’un possible recrutement de la jeunesse au sein de groupes terroristes seront réunies».
Cette projection risque de conforter «l’arc d’instabilité» qui couvre la région.
Pour peu que l’intégrisme est légalement, politiquement et démocratiquement jugulé – à cet effet, il est espéré la mise en œuvre d’un lien entre démographie et démocratie, entre aujourd’hui et 2025, même s’il «n’est pas évident que nos «régimes autoritaires veuillent exploiter ces possibilités de libéralisation» –, les «excédents démographiques persistants» représenteront de précieux atouts. Il nous suffirait de mettre l’accent sur l’économie et, «facteur encore plus important, l’irruption des femmes dans le monde du travail», pour qu’émergent de «nouvelles formes d’un islam progressiste».
Plus durablement, «avec le temps, si la sécularisation du sud de l’Europe peut servir de référence, la diminution de la fertilité favorisant la stabilité religieuse et politique, on pourrait voir fleurir et se développer des versions modernes de l’islam d’ici à 2025».
Il est envisagé que «d’ici à 2025, l’émergence de nouveaux dragons économiques pourrait survenir là où les populations jeunes vont commencer à travailler. Les experts soulignent que cet avantage démographique est le plus favorable quand le pays produit une force de travail diplômée et un environnement propice à l’investissement». Ce schéma est jugé possible dans les pays du Maghreb (Maroc, Algérie et Tunisie) qui augurent des meilleures perspectives d’avenir. Il est attendu un accroissement des investissements étrangers et des industries plus prometteuses en termes de création d’emplois, mais ce «potentiel de croissance» reste à maximiser par l’amélioration des systèmes éducatifs «de manière à former une force de travail plus qualifiée techniquement» et «à encourager leurs citoyens, accoutumés à des emplois dans le secteur public, à se plier aux exigences et à l’instabilité du secteur privé».
Il est également attendu que ces excédents démographiques vont rapidement se résorber.
L’autre projection majeure nous concernant relève de la géopolitique de l’énergie, à «l’aube de l’après-pétrole».
Les évolutions qui se dessinent à grands traits intègrent également «l’intérêt croissant que porte l’Europe à l’économie et au développement social du Moyen-Orient et du Maghreb (qui) devrait lui permettre de jouer un rôle stabilisateur comparable à celui qu’elle a eu en s’élargissant vers l’Est». Entamé il y a dix ans déjà à la faveur de l’accord d’association, le rapprochement de notre pays avec l’Union européenne est plus que vraisemblable. Les experts jugent ce rapprochement jouable à moyen terme s’agissant des trois Etats du Maghreb «en raison du début de la transition démographique, de la culture bilingue (français et arabe) ainsi qu’occidentaliste des élites locales, et du très grand affaiblissement du socialisme autoritaire algérien au profit des forces laïques de l’armée et de la société civile, compatibles pour un projet de développement avec les entrepreneurs émergents du Maroc et de la Tunisie».
La gouvernance est au cœur des scénarios envisagés. Le scénario positif, optimiste, inclut l’option pour une «croissance économique solide» parce que les dirigeants auront choisi «d’investir dans la région», de mettre en œuvre des politiques multisectorielles favorables à la croissance, favorisé l’émergence de partis modérés, apaisé les conflits locaux et jugulé l’instabilité. Le scénario pessimiste est celui de «régimes autoritaires s’accrochant au pouvoir», se faisant «plus répressifs» parce que incompétents et incapables de «préparer leur population, toujours plus nombreuse, à s’insérer de façon productive dans l’économie mondiale». Dans ce cas de figure, «les conflits régionaux ne trouveront pas de solution, et l’accroissement de la population épuisera les ressources».
L’issue est, ici, apocalyptique.
A. B.

(*) Le nouveau rapport de la CIA Comment sera le monde en 2025 ? éditions Robert Laffont, Paris 2009, 299 p.

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