Ce monde qui bouge
16 juillet 2015

Thomas Mann, le salafisme et le M’Zab

Par Hassane Zerrouky

Partout, et pas uniquement en Algérie, sévissent les idéologies semeuses de haine et de mort que l’écrivain allemand Thomas Mann, observateur inquiet de la montée du nazisme dans les années 1930, qualifiait de «charlatanisme religieux et mythique». On objectera que l’Algérie n’est pas l’Allemagne. C’est vrai. Mais quand l’écrivain allemand pointait la vague irrationaliste et obscurantiste qui commençait à submerger l’Allemagne, préparant le terrain «pour la foi d’Hitler», il voyait juste. Et quand à propos des intellectuels qui, par leurs écrits, rendaient acceptable cette situation — il parlait alors de «trahison des clercs» — il savait de quoi il en retournait. En Algérie, près de dix ans après la promulgation de la loi sur la réconciliation nationale, on vit, malgré plusieurs dizaines de milliers de morts, une situation comparable. De fait, par le discours ou les écrits, on a rendu acceptable l’islamisme sous sa forme la plus extrême, jusqu’à lui ouvrir des espaces d’expression, espaces interdits par ailleurs à ceux qui tentent de leur porter la contradiction ou d’exprimer sur la place publique leur rejet des appels à la haine.
L’islam politique est une réalité, il est présent dans les institutions du pays et dans les médias. Mais on ne peut pas en dire autant de ces forces politiques ou acteurs de la société civile qui préconisent de refondre l’Etat et les institutions via une loi fondamentale faisant barrage à toute possibilité d’instauration d’une république théocratique, dictatoriale ou autoritaire comme cela existe ailleurs, justement en Allemagne, pays qui a inscrit dans sa Constitution l’interdiction de fouler aux pieds les libertés fondamentales. Et pour ce faire, dans la patrie de Goethe, Hegel et Marx, il a été institué un tribunal constitutionnel, une juridiction indépendante, installée à Karlsruhe, garante en dernier ressort de l’ordre constitutionnel et démocratique.
On ne manquera pas d’objecter, encore une fois, que l’Algérie est un pays arriéré, que les conditions ne sont pas réunies, etc. etc. Ceux qui argumentent de la sorte ou qui nous disent qu’il faut y aller «mollo», pour ne pas brusquer les Algériens, qui seraient, à leurs yeux, par définition de fieffés conservateurs, sont ceux qui craignent le changement. Pour ma part, j’estime que les Algériens ayant fait l’expérience atroce d’une guerre contre l’Etat et la société (100 000 morts ou plus), de plusieurs décennies d’autoritarisme, sont à même d’accepter le principe d’une séparation du religieux et du politique pour peu que la volonté politique existe.
Pour en revenir au salafisme, matrice idéologique des djihadistes, il est présent plus que jamais dans la société, à un point de vue surtout y compris les sciences exactes, jouissant de soutiens internes et externes, très actif dans les médias où des prêcheurs starisés émettent des discours hostiles et haineux envers ceux qui ne partagent pas leur projet théologico-politique, et même contre des projets gouvernementaux (loi sur les violences contre les femmes) quand ils ne préconisent pas l’établissement de relations diplomatiques avec Daesh. Et ce, sans compter le fait que ces salafistes disposent d’une puissance économique et financière considérable, certainement pas hallal du tout.
De plus, ils sont en première ligne contre les Mozabites qualifiés de «khaouaridjs», légitimant les violences envers cette communauté. Faut-il rappeler qu’à Ghardaïa, il y a des mosquées tenues par les takfiristes dont la construction a été financée, dit-on, par des dons en provenance de pays du Golfe (voir le Soir d’Algérie du 27 mars). Le Premier ministre aurait accusé un ou plusieurs pays dit «frères» de manipuler ces violences. La presse croit savoir qu’il s’agit du Maroc. Soit. Mais il n’y pas que le Maroc, cet allié et protégé des pétromonarchies, partenaire de premier plan de Washington qui lui a livré un lot de F-16 (avions que les Etats-Unis n’utilisent plus) mais d’une redoutable efficacité. Un armement, dont le montant n’a jamais été révélé, acquis grâce à l’aide financière d’un pays «frère», l’Arabie Saoudite (suite à la visite de feu le roi Abdallah le 17 mai 2007). A quoi s’ajoute, selon le quotidien israélien Maariv, la livraison de trois drones israéliens de type Heron TP (le Maroc a les alliés qu’il mérite) ! Ceci pour dire que dans ce qui vient de se passer à Ghardaia, il y a certes des pays dits «frères» qui manipulent, mais il n’en reste pas moins que l’activisme salafiste sur lequel les autorités ferment pieusement les yeux est, qu’on le veuille ou non, le vrai problème.
H. Z.

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