À bas l’oligarchie, vivent les travailleurs et les vrais industriels !

Il y a à peine une semaine, le peuple grec faisait la Une de l’actualité, en se soulevant pacifiquement contre l’ordre des banques et du FMI, ces vampires modernes qui se nourrissent du sang des ouvriers et des classes moyennes, jetant des sociétés entières dans la pauvreté et le dénuement. Personne n’aurait imaginé que l’Europe de l’euro et de l’aisance allait imposer des politiques aussi désastreuses pour les peuples, jusqu’à en arriver à baisser les salaires, réduire drastiquement les retraites et fermer des usines et des administrations. On a d’ailleurs été jusqu’à stopper les émissions de la TV publique grecque et à renvoyer tout son personnel jusqu’à ce que les dernières mesures permettent de relancer l’audiovisuel public – indispensable pour chaque pays. Cette grande misère imposée par le capital a été vécue avec une rare et grande dignité par le peuple grec qui ne s’est jamais découragé et a fait face, avec abnégation, aux puissances de l’argent. Il est évident que le mouvement Syriza, venu à la politique par défaut, par la faute des autres partis dont l’incurie et le manque de courage ont compliqué la situation économique et sociale de la Grèce, n’est pas un parti de la Gauche traditionnelle, avec un ancrage populaire profond chez les classes laborieuses. Il s’insère dans ce que l’on appelle le mouvement des Indignés, lui-même héritier des rassemblements citoyens contre les atteintes à l’environnement, guerres, le G8, le nucléaire, etc. Un large front qui n’est plus déterminé par des intérêts de classe, mais par une prise de conscience sur les effets pervers de la mondialisation. Il manquera à ces mouvements la clarté des objectifs politiques et un engagement ferme et définitif auprès des travailleurs, des agriculteurs, des classes moyennes et des retraités pour les libérer définitivement du poids des restrictions budgétaires et du cycle infernal de l’endettement. Et cela, on optant tout d’abord pour une sortie de cette Europe qui n’a apporté que ruines et malheurs au peuple grec. Ce creuset de la démocratie n’est pas mort avant l’Europe unie et il n’en mourra pas après. Retour à la monnaie nationale, à la souveraineté nationale, aux investissements publics, aux nationalisations, au développement, dans une espèce de consensus national libérateur. Mais Syriza a ses limites. Il ne veut pas rompre avec le système exploiteur et vorace des banques et de leurs tutelles politiques opposées à toute remise en cause des intérêts du capital. Ce qu’il veut, c’est arracher plus et cette quête, contrairement à ce que l’on pense, le mettra toujours en position d’infériorité car les détenteurs de l’argent ont un dollar à la place du cœur. Mais il n’y a pas que Syrisa. Une partie du peuple grec veut rester en Europe, même aux conditions premières de Merkel. Ce sont les classes aisées et les rentiers du système financier ainsi que ceux qui trouvent matière à s’enrichir dans la privatisation, la déréglementation et l’effritement des lois de protection des travailleurs imposées par Bruxelles aux gouvernements nationaux. Enfin, une partie de l’électorat même de Syriza veut rester en Europe ; il appréhende une sortie précipitée d’un giron considéré comme maternel mais qui n’est que… la gueule du loup !
La crise grecque a mis à nu les retombées catastrophiques de la mondialisation qui a eu le temps de faire des ravages partout. Nous avons glissé peu à peu dans une sorte de dictature planétaire dirigée par les forces de l’argent. Les régimes politiques, qu’ils soient à la tête des grandes nations occidentales ou des petits pays du tiers-monde, ont-ils encore un pouvoir réel, une quelconque décision sur le cours des événements ? Ce qui se passe dans nos pays et à travers le monde nous pousse parfois à penser qu’il est trop tard. Mais, c’est ignorer que l’Histoire ne va pas toujours dans le sens que veulent lui imprimer les forces dominantes et les classes possédantes. Les peuples, qui peuvent sembler parfois résignés et abattus, ont des ressources inimaginables qui leur permettent de rebondir pour corriger ces errements et remettre l’Histoire sur les bons rails.
Oui, les gouvernements ont-ils encore un minimum de pouvoir ? Des institutions transnationales, à caractère financier ou économique, contrôlent tout. On peut citer, pour l’exemple, la Commission européenne de Bruxelles ou le FMI. Ou encore la Banque mondiale et l’OMC. Ces superstructures qui imposent leurs volontés aux pouvoirs locaux sont un instrument aux mains des multinationales et groupes financiers occultes qui contrôlent toute la production des biens à travers la planète et disposent de la quasi-totalité des richesses. Mais, pour donner l’illusion que les systèmes nationaux maîtrisent toujours la situation, une manipulation généralisée fait croire que la démocratie continue de fonctionner à travers des parlements constitués toujours des mêmes partis — ceux du système — et une vie démocratique superficielle, limitée aux joutes politiciennes sanctionnées par des votes bidon qui opposent toujours des candidats issus des mêmes milieux et dont la différence idéologique n’est guère visible. En Europe, la gauche et la droite se ressemblent au point où, parfois, c’est la gauche qui mène une politique de droite et inversement. En fait, à des moments précis du développement de l’ultralibéralisme, il fallait accélérer certaines privatisations et les «socialistes», au pouvoir à cette période-là, n’avaient pas d’autre alternative que de mener à bien ces fameuses réformes. Par contre, dans des phases marquées par le mécontentement général et le réveil de la conscience populaire, ce sont les partis de droite qui ont dû reculer et voter des budgets pour l’école, la santé et la protection sociale. Les Etats n’ont plus aucune marge de manœuvre puisque ce sont les institutions supranationales qui imposent les politiques à mener à travers des accords scrupuleusement contrôlés. Ces accords et autres traités sont un moyen efficace aux mains des multinationales pour imposer leur diktat et étouffer toute velléité de résistance de la part des Etats nationaux. Pour protéger ses agriculteurs, la France doit avoir l’aval de Bruxelles et, pour gérer sa petite industrie nucléaire, l’Algérie doit exécuter les ordres de l’Agence internationale de l’énergie atomique. On peut multiplier les exemples à l’infini. Quant à la «démocratie», ou ce qui en reste, c’est juste une illusion. En fait, il s’agit partout d’une démocratie de façade, à des degrés divers selon les pays. Aux Etats-Unis, seule une petite minorité de riches peut se présenter aux élections, les autres n’ont aucun droit de participer à la vie démocratique. Est-il possible, par exemple, pour un travailleur de gagner le vote pour la Maison Blanche ? Pour y penser seulement, il faut des milliards… Un Noir, me dites-vous ? M. Obama est l’exception qui confirme la règle. Qu’est-ce qui a changé pour la communauté noire deshéritée dans le pays de l’opulence ? Rien, ou si : maintenant, la police blanche s’entraîne sur leurs ombres furtives dans les territoires livrés aux marginaux et aux… nouveaux cow-boys. Sur un autre plan, la gigamanipulation du 11 septembre a réduit considérablement les libertés individuelles par le truchement du Patriot Act. Tout le monde est écouté et si l’on est allé jusqu’à espionner le Président français ou la chancelière allemande, ce n’est pas le routier texan ou la danseuse de Las Vegas qui va échapper aux oreilles bien tendues de la NSA.
En France, on a remué terre et ciel pour que Jean-Marie Le Pen ne l’emporte pas face à Chirac ! Ce fut une incroyable manipulation anti-démocratique et personne ne s’en est offusqué. Et le prochain, qui sera-t-il ? En dehors de Sarkozy, Hollande, Valls, Fillon, etc. : les mêmes politiques, les mêmes options à tel point que l’on ne sait plus si le Parti socialiste est encore de gauche… Ni Mélanchon, ni Besancenot, ni Marie Le Pen n’ont la moindre chance de gagner des élections dont le résultat est connu d’avance : le nom du futur président sera tiré parmi les ténors du PS ou des Républicains. Tiens, pour ne pas trop s’éloigner du modèle américain bâti sur deux partis nourris aux mêmes valeurs capitalistes, M. Sarkozy propose implicitement aux socialistes d’appeler leur mouvement : les Démocrates… Du copier-collé !
Et en Algérie ? Pour changer et entretenir l’illusion, on nous a offert une multitude de partis, avec un FLN toujours omniprésent, encore que le premier avait le statut officiel de parti unique, avec des orientations révolutionnaires et socialistes claires et une ligne de conduite que les générations futures apprécieront quand elles auront le temps d’étudier l’expérience algérienne des années glorieuses, loin des passions politiciennes et des clameurs régionalistes. Le FLN, parti unique, avait une politique claire, cohérente et identifiée idéologiquement. Aujourd’hui, tout ce que l’on sait, c’est que les trois partis «uniques», désidéologisés, appuient sans réserve le «programme présidentiel». Ce dernier apparaît comme un immense chantier de mise à niveau du pays pour le rendre accessible aux grands investissements capitalistes étrangers. Une véritable oligarchie, enrichie par les chantiers publics et les facilités octroyées par le pouvoir, est en train de ramper dans les arcanes du pouvoir. Nous, qui avons milité si longtemps, pour un pouvoir issu des classes laborieuses, un pouvoir qui travaille pour alléger les souffrances de ceux qui bâtissent le pays et ceux qui sont exclus et marginalisés, sommes bien tristes quand c’est un commis de l’Etat, un patron de parti, qui dit «vivre l’oligarchie !» Qu’il consulte le dictionnaire ! Je lui propose deux définitions estampillées Larousse qui se rejoignent en fait :
– Système politique dans lequel le pouvoir appartient à un petit nombre d’individus constituant soit l’élite intellectuelle (aristocratie), soit la minorité possédante (ploutocratie)…
– Accaparement d’un pouvoir ou d’une autorité par une minorité.
Ainsi, les choses sont plus claires et nous remercions M. Ouyahia d’avoir éclairé notre lanterne. La grande révolution de Novembre débouche donc le plus naturellement du monde sur l’accaparement du pouvoir par une minorité ! Et on dit, sans aucune pudeur, «vive l’oligarchie !» Les bâtisseurs de la grande Algérie des années 1970, ces retraités aux cheveux blancs qui ont réalisé des miracles à Hassi Messaoud, à Arzew, au Sahara et partout à travers ce vaste territoire qu’ils ont arrosé de leur sueur après que d’autres l’aient inondé de leur sang, ces hommes à la compétence avérée et à l’intégrité morale reconnue, auront donc perdu leur jeunesse pour donner le pouvoir à une minorité d’affairistes et, en plus, on leur doit des vivats !
Quand j’entends M. Rebrab dire qu’il peut créer un million d’emplois, je dis que nos responsables ne font pas leur boulot : ou il faut l’interner ou alors se dire qu’il n’est pas fou et lui donner la possibilité de réaliser son rêve, ici dans son pays. Deuxième exportateur après Sonatrach, il a des atouts à faire valoir et une parole qu’il faut respecter ! Que l’un des responsables politiques de ce pays lance : «Vive Rebrab !» j’aurais compris qu’il y a une volonté de sortir du trabendisme et du larbinisme pour entrer dans l’ère des grands chantiers qui feront l’Algérie de demain… Oui, c’est un capitaliste. Vous voyez, nous ne sommes plus dans l’âge de pierre du collectivisme. Et tout nous semble clair car nous n’avons rien à f… de Neuilly, ni d’une carte de séjour «là-bas», ni d’une quelconque promotion, rien de rien. Notre bonheur s’appelle : vie libre ici, justice et prospérité partagée entre tous. Et c’est pour cela que nous ne cessons d’appeler à la vigilance, l’unité et la mobilisation. Notre amour sans limites pour ce pays éclaire nos horizons qui ne sont embués par aucune prétention politique, matérielle ou financière et cela nous donne la force de la clairvoyance, la détermination des patriotes et la lumière des justes.
M. F.

Le train de banlieue

Dans le matin apathique et froid qui enserre la ville et éclabousse de boue et de mélancolie sa longue et terne banlieue, le train avance rapidement, filant entre les cheminées des usines, les rangées de bâtiments et les espaces nus des vagues terrains. De la vitre répugnante de saleté, j’observe cette longue traînée de misère qui ne veut pas se terminer.
Tous les matins, c’est le même spectacle fade et incolore qui s’offre à mes yeux fatigués ; un spectacle qui ne me donne pas du tout envie de me réveiller… Alors, à demi-somnolant, je laisse mes pensées vagabonder, en espérant qu’elles m’emmèneront loin de cette banlieue pitoyable où j’ai passé toute ma vie entre deux trains, à errer sur les quais déserts des petits matins pluvieux, à somnoler dans des wagons repoussants, à lire un journal mal imprimé qui me noircit les doigts, à espérer qu’un événement quelconque vienne me tirer de cette affligeante monotonie qui me bouffe à petit feu.
Cela fait un demi-siècle que je fais le va-et-vient entre le dégoût et le désespoir, ballotté par le balancement d’une rame à grande vitesse qui s’arrête toujours aux mêmes gares, sous les mêmes insolentes horloges qui s’amusent déjà de nos retards au travail. Cela fait un demi-siècle que je traîne ma gueule blafarde de raté congénital, de vitre en vitre, cherchant à repérer le vol d’un oiseau dans ce paysage fatigué et mangé par la fumée. Et quand, de temps à autre, le ciel se pare de sa belle couleur bleue, il m’arrive de ne pas le remarquer, pris que je suis par mes problèmes insolubles. Pour moi, il est toujours gris. Cela fait un demi-siècle que j’attends le bonheur. Il pourrait être une femme qui briserait la monotonie de ma vie de célibataire ou une grille gagnante de loto qui me tirera définitivement de la misère.
Comme un bateau ivre qui retrouve finalement la raison pour s’adosser tranquillement au débarcadère, le train de banlieue, lourd de tant de désespoirs, de désillusions, d’amitiés ratées, d’amours trompés, de mensonges et de paroles en l’air, s’arrête enfin, déversant cette somme de destins enchevêtrés sur les quais sans fin du Terminus. Les gens pressent le pas comme s’ils allaient vivre la journée la plus importante de leur vie… Des filles au maquillage prononcé s’arrêtent pour téléphoner ou… biper. Que de bips emportés par une vague promesse de mariage… que de bips palpitants comme deux cœurs d’adolescents pris dans le piège des premières passions… Emporté par la foule qui coule, impétueuse, sous les voûtes de cette gare d’un autre âge, j’avance machinalement. Dans ma main, un journal sale. Je le jette à la première poubelle. Que de choses jetons-nous chaque matin, à l’heure où nous croyons entamer un autre cycle plus prometteur, lorsque, sous les rayons du doux soleil hivernal, l’illusion d’une renaissance nous pousse à redevenir optimistes !
Un café chaud à l’arôme savoureux. Le parfum capiteux d’une secrétaire se rendant au bureau. Le gosse qui arrange son cartable et ses idées avant la récitation. Le flic qui tousse. La ville qui s’éveille, pousse et gémit comme si elle allait enfanter un bébé. Le train régurgite ce qu’il avait avalé la veille : une multitude d’impostures, de futilités et de chimères, réveillées comme des volcans pour jaillir dans le ciel pâle des prétentions humaines. Mais, la nuit reviendra inévitablement pour faire le silence dans le ventre de la mégalopole et étouffer toutes les ambitions. Le jour est une illusion, une représentation positive de la triste réalité de la nuit. Je le sais mieux que tout le monde, moi qui trouve parfois un certain plaisir à travailler, à m’amuser avec les collègues, à draguer les filles et cela me donne une impression de bonheur. Mais, lorsque le soir m’arrache de la cité pour me catapulter dans le train crasseux, je reviens à cette réalité. Le chemin du retour est encore plus triste, car, derrière les mêmes vitres affreuses, il n’y a que la nuit et le reflet de ma gueule blême qui me regarde la dévisager comme un tableau de malheur. Alors, je baisse la tête et me mets à pleurer.
Voilà quarante années que je pleure et mes larmes ne se sont pas taries… Je sais que le parcours sera lassant, mais que ce n’est rien à côté de la solitude qui m’accueillera comme une mégère démoniaque à l’entrée de mon deux-pièces minable. Je monterai l’escalier en me reposant tous les deux étages et, à chaque fois que j’entendrai le rire d’un enfant, les éclats de voix, le bruit de la vaisselle, la toux d’une vieille ou l’éternelle bagarre du cinquième, j’aurai l’impression d’être plus seul encore. Une clé qui s’agite autour d’une serrure qu’elle n’arrive pas à pénétrer dans l’obscurité d’un hall poussiéreux et quelconque. La porte qui s’ouvre. La cuisine avec l’odeur fétide des aliments cuits la veille et du café refroidi. J’allume la télé et une chanson, plus triste que ma vie, monte dans l’appartement. Je mange tranquillement mon casse-croûte puis je passe à la chambre. Je m’affale sur le lit et me mets à rêver à un train bleu et calme traversant des jardins verdoyants. Alors, je deviens heureux dans mon rêve.
Dans ce nouveau matin qui monte, tout aussi apathique et froid que celui de la veille, le train argenté file vers la même gare d’un autre âge qui lâchera la foule panachée des voyageurs vers leurs destins. Et moi, je serai encore plus malheureux de savoir que la journée sera aussi triste que la veille et que, le soir, dans la solitude et le froid, je remonterai péniblement les étages qui me mèneront, à travers les rires, les éclats de voix et la bagarre du cinquième, vers l’appartement vide et gelé… Alors, je m’affalerai sur le lit pour revivre quelques moments du beau roman d’amour de la veille, quelques instants de ce bonheur fuyant que je cherche partout sans le rencontrer nulle part.
Un autre matin d’hiver, sale et quelconque, éclaire, sans l’illuminer, l’interminable banlieue impersonnelle. Ma tête balance au rythme du train. J’ai l’impression de dormir éveillé. Soudain, la portière s’ouvre sur un courant d’air et le jaune sale d’une gare pareille aux autres. Et sur cette silhouette qui va changer ma vie. Elle monte d’un pas incertain, serrant son sac comme si elle avait peur des voleurs. Elle regarde à gauche et à droite, puis finit par choisir le siège qui me fait face. Elle doit avoir entre trente-cinq et quarante ans. Ses yeux, que je trouve très beaux, me sourient. Je souris. Je suis heureux ce matin et la banlieue est lumineuse. Je regarde la dame : ses cheveux sont roux. Ses yeux bleus. Le ciel aussi…
M. F.

Bône, ma maladie(2)

L’arrivée à Korbous se fait en pleine nuit. La route, étroite et sinueuse, s’enfonce dans cette grosse patte tendue vers la Sicile, terre de contrastes ouverte aux quatre vents qui la fouettent de tous les côtés. Un dernier virage et on plonge dans la petite cité mal éclairée. L’hôtel où nous descendons est un établissement de bonne tenue, avec pièces aérées et spacieuses, petit-déjeuner servi en chambre et restaurant prestigieux aux plats concoctés par un chef français. Le petit matin nous permet de découvrir le coquet village blanc tourné vers la mer. Beaucoup de maisons à louer. Korbous était une station thermale en vogue et l’on y venait de partout pour différentes cures. On comptait à l’époque sept stations ou «sources» qui allaient du hammam d’eau chaude sulfureuse naturelle à un simple filet d’eau qui avait des qualités laxatives telles qu’il fallait courir pour aller se soulager dans les ruines d’une maison située de l’autre côté de la route !
Le café qui fait presque face à l’hôtel est vide. La saison estivale n’a pas commencé et les visiteurs sont rares. Le car arrive. Il traîne une remorque remplie de pain que l’on a pris soin de protéger des rayons du soleil et de la poussière. Il n’y a pas de boulangerie ici. Il y a un seul magasin d’alimentation générale. Mon père me confie à des parents que l’on avait trouvés par hasard. Ils habitaient la grosse villa mitoyenne de l’hôtel. Tante khadidja me prépare des frites et je fais attention à ne pas les laisser tomber par terre. Elle me confie à ses filles, des beautés qui faisaient se retourner les hommes sur leur passage. Elles m’emmèneront à la «Zerziha», grosse pierre polie, accrochée au flanc d’une colline, sur laquelle on glissait. Aussitôt parvenus en bas, nous grimpions pour une autre descente folle. Tourbillon des sens. Plaisirs de l’enfance. On glisse, on court, on se cache, on se cherche, on tombe, on se relève. Et l’appétit qui galope. On finit devant une «ojja» ou un plat fumant de spaghettis, à la bonne tomate du Cap Bon préparés par tata Khadidja qui excellait aussi dans le poisson. Bien plus tard, quand elle fut vieille, je la revis à Oum T’boul. Mon ami Kheiredine Ameyar m’accompagnait pour son voyage initiatique dans l’Est algérien et je m’étais efforcé de lui faire connaître cette région qui n’avait pas ses faveurs au départ. Algérois jusqu’au bout des ongles, il nous traitait amicalement de «Galoufas» (paysans) mais, après une dizaine de jours dans les villes et les campagnes de l’Est, il en revint métamorphosé. A Oum T’boul, nous fîmes une halte chez tonton Brahim et tata Khadidja. Le sujet tourna autour du gibier local et Kheiredine, qui était un fin connaisseur grâce à son immense culture générale, aborda le sujet des cols verts. Tonton Brahim se leva et revint avec trois pièces qu’il venait de chasser le matin même. Ils finiront dans nos plats, après que les mains expertes de tata Khadidja les eurent marinées et rôties au four. Un délice…
Mon père se sentait plus libre depuis qu’il m’avait confié à la famille Kadri, des parents à ma mère. Il pouvait recevoir ses amis, faire la promenade, aller au hammam, picoler le soir au bar du coin, sans que ma présence ne soit un fardeau. Le soir, nous nous retrouvions dans la chambre. Parfois, je passais la nuit chez les Kadri. C’était plus amusant que l’hôtel.
Les jours passent. L’été arrive avec ses drôles de visiteurs qui débarquent, en masse, qui en car, qui en voiture, qui en moto… La cité s’anime et veille tard. Mon père recevait régulièrement des mandats envoyés par son associé, le célèbre Bechichi qui était l’homme le plus riche de la région. Il travaillait nos terres et le contrat qui le liait à mon père était du type association. Les risques étaient partagés. On pratiquait aussi le système de location, mais là, le propriétaire des terres ne prenait aucun risque. Celui qui travaille les terres louées si…
Un soir, un agent de l’hôtel vint en courant annoncer à mon père que sa famille était là. Nous étions en train de dîner et mon pauvre papa fut interloqué : «quoi, quelle famille ?
– La vôtre ! Vos deux épouses et vos filles. Il y a un vieux qui se dit l’époux de votre sœur…
– Mais où sont-ils ?
– Au café !»
Nous courons vers l’établissement qui ne se trouvait pas loin de l’hôtel. Voir mes «deux» mères attablées, en train de siroter un grenadine à l’eau me fit rire d’abord. Mon père était furieux. Son beau-frère lui expliqua la situation : «Si Joudi, tu sais qu’il est impossible que tu retournes en Algérie. La situation est extrêmement difficile. Ils vont construire une barrière de barbelés qui passe par ta ferme. Il y aura les mines, des patrouilles, des miradors, des blindés, des fortifications… Nous avons choisi de passer rapidement avant que ça devienne mission impossible. Nous avons parcouru de longues distances à pied. Les filles sont harassées.»
Mes deux sœurs sont là, pâles après tant d’efforts. Elles ont les lèvres rougies par la grenadine. L’envie de rire me reprend encore, mais la colère de mon père me fait changer d’avis.
Retour à l’hôtel. Une autre chambre est réservée. La nuit sera calme. Au petit matin, ma mère découvre le petit-déjeuner servi en chariot, juste devant le lit. Plus tard, elle sautera dans la terrasse d’à-côté pour faire sécher le linge qu’elle venait de laver. La découvrant en train de remonter par la fenêtre, mon père l’engueulera, lui faisant découvrir les «règles» de l’hôtellerie : on ne fait pas le ménage, on ne lave pas le linge, on ne risque pas sa vie en sautant dans une terrasse qui ne dépend pas de la chambre. Il y a des femmes de ménage. Il y a aussi un service qui s’occupe du linge sale…
L’été passe. Mes sœurs se passionnent pour la «Zerziha» et même ma mère se met à glisser, mais il faut savoir garder son équilibre à la fin de la course. Mon père pense qu’il faut quitter l’hôtel et chercher quelque chose de grand. Il finira par choisir une maison de maître, immense, qui domine le village et que tout le monde connaît sous l’appellation «Villa Carpentier». C’est une demeure de charme, dans le plus pur style Riviera, avec une vue imprenable sur le large qu’elle domine du haut d’une falaise. Son style mauresque et sa situation privilégiée attirent les touristes. Les dimanches, mes «deux» mères, harcelées par les visiteurs étrangers, expliquent en un français douteux que leur mari est parti avec les clefs et que c’est un Algérien pur et dur qui n’aime pas que des hommes s’approchent de sa maison. Ça faisait mouche. L’intérieur est une succession de halls et de pièces revêtues de marbre, peuplées de statues romaines et de colonnes ciselées par des mains d’artistes émérites. La boiserie, finement travaillée, s’inspirait des demeures seigneuriales ottomanes alors que le fer forgé, de pure tradition tunisoise barrait de larges fenêtres ouvertes sur le bleu de la mer. Inutile de préciser que la céramique traditionnelle de Nabeul agrémentait le tout de sa note de gaieté et de douceur. Mais cette villa était aussi un cauchemar pour moi et mes sœurs. M. Carpentier y était enterré, au beau milieu d’un jardin luxuriant… Elle a failli être aussi un autre cauchemar quand le va-et-vient des moudjahidine, gars du MALG, membres du GPRA, alerta les services secrets français. Nous recevions beaucoup de monde et cela avait fini par intriguer. Un jour, la vue d’un navire de guerre français, juste en face de la villa, finit par décider mon père. On quitte les lieux. Direction Radès : là-bas, il y a des écoles…
M. F.
(A suivre)

Fleurs de Mars

Le 8 Mars me fait penser à ces fêtes foraines qui égayaient l’atmosphère de nos villages quelques jours, avant de disparaître dans les aubes incertaines, livrant Continuer la lecture