Thomas Mann, le salafisme et le M’Zab

Partout, et pas uniquement en Algérie, sévissent les idéologies semeuses de haine et de mort que l’écrivain allemand Thomas Mann, observateur inquiet de la montée du nazisme dans les années 1930, qualifiait de «charlatanisme religieux et mythique». On objectera que l’Algérie n’est pas l’Allemagne. C’est vrai. Mais quand l’écrivain allemand pointait la vague irrationaliste et obscurantiste qui commençait à submerger l’Allemagne, préparant le terrain «pour la foi d’Hitler», il voyait juste. Et quand à propos des intellectuels qui, par leurs écrits, rendaient acceptable cette situation — il parlait alors de «trahison des clercs» — il savait de quoi il en retournait. En Algérie, près de dix ans après la promulgation de la loi sur la réconciliation nationale, on vit, malgré plusieurs dizaines de milliers de morts, une situation comparable. De fait, par le discours ou les écrits, on a rendu acceptable l’islamisme sous sa forme la plus extrême, jusqu’à lui ouvrir des espaces d’expression, espaces interdits par ailleurs à ceux qui tentent de leur porter la contradiction ou d’exprimer sur la place publique leur rejet des appels à la haine.
L’islam politique est une réalité, il est présent dans les institutions du pays et dans les médias. Mais on ne peut pas en dire autant de ces forces politiques ou acteurs de la société civile qui préconisent de refondre l’Etat et les institutions via une loi fondamentale faisant barrage à toute possibilité d’instauration d’une république théocratique, dictatoriale ou autoritaire comme cela existe ailleurs, justement en Allemagne, pays qui a inscrit dans sa Constitution l’interdiction de fouler aux pieds les libertés fondamentales. Et pour ce faire, dans la patrie de Goethe, Hegel et Marx, il a été institué un tribunal constitutionnel, une juridiction indépendante, installée à Karlsruhe, garante en dernier ressort de l’ordre constitutionnel et démocratique.
On ne manquera pas d’objecter, encore une fois, que l’Algérie est un pays arriéré, que les conditions ne sont pas réunies, etc. etc. Ceux qui argumentent de la sorte ou qui nous disent qu’il faut y aller «mollo», pour ne pas brusquer les Algériens, qui seraient, à leurs yeux, par définition de fieffés conservateurs, sont ceux qui craignent le changement. Pour ma part, j’estime que les Algériens ayant fait l’expérience atroce d’une guerre contre l’Etat et la société (100 000 morts ou plus), de plusieurs décennies d’autoritarisme, sont à même d’accepter le principe d’une séparation du religieux et du politique pour peu que la volonté politique existe.
Pour en revenir au salafisme, matrice idéologique des djihadistes, il est présent plus que jamais dans la société, à un point de vue surtout y compris les sciences exactes, jouissant de soutiens internes et externes, très actif dans les médias où des prêcheurs starisés émettent des discours hostiles et haineux envers ceux qui ne partagent pas leur projet théologico-politique, et même contre des projets gouvernementaux (loi sur les violences contre les femmes) quand ils ne préconisent pas l’établissement de relations diplomatiques avec Daesh. Et ce, sans compter le fait que ces salafistes disposent d’une puissance économique et financière considérable, certainement pas hallal du tout.
De plus, ils sont en première ligne contre les Mozabites qualifiés de «khaouaridjs», légitimant les violences envers cette communauté. Faut-il rappeler qu’à Ghardaïa, il y a des mosquées tenues par les takfiristes dont la construction a été financée, dit-on, par des dons en provenance de pays du Golfe (voir le Soir d’Algérie du 27 mars). Le Premier ministre aurait accusé un ou plusieurs pays dit «frères» de manipuler ces violences. La presse croit savoir qu’il s’agit du Maroc. Soit. Mais il n’y pas que le Maroc, cet allié et protégé des pétromonarchies, partenaire de premier plan de Washington qui lui a livré un lot de F-16 (avions que les Etats-Unis n’utilisent plus) mais d’une redoutable efficacité. Un armement, dont le montant n’a jamais été révélé, acquis grâce à l’aide financière d’un pays «frère», l’Arabie Saoudite (suite à la visite de feu le roi Abdallah le 17 mai 2007). A quoi s’ajoute, selon le quotidien israélien Maariv, la livraison de trois drones israéliens de type Heron TP (le Maroc a les alliés qu’il mérite) ! Ceci pour dire que dans ce qui vient de se passer à Ghardaia, il y a certes des pays dits «frères» qui manipulent, mais il n’en reste pas moins que l’activisme salafiste sur lequel les autorités ferment pieusement les yeux est, qu’on le veuille ou non, le vrai problème.
H. Z.

Le Mai des Algériens

8 Mai 1945. Un mardi. A Sétif, Saâl Bouzid, 22 ans, qui portait un drapeau vert et blanc, ne savait pas qu’il serait la première victime d’une guerre qui venait de commencer, celle de la libération de l’Algérie, alors qu’une autre, qui s’était traduite par l’écrasement du fascisme hitlérien, venait de se terminer. Plusieurs dizaines d’autres seront tués entre le 8 et le 9 mai parce qu’ils ignoraient qu’un couvre-feu venait d’être instauré. Mêmes scènes de tueries à Guelma où s’est illustré le sous-préfet (socialiste) André Achyari, futur fondateur de l’OAS, à Kherrata et dans toute la région. Même la marine de guerre – le croiseur Duguay-Trouin bombardant les douars de l’est de la Kabylie – fut mise à contribution. La répression, selon Mohamed Harbi, va durer un mois. Plusieurs dizaines de milliers d’Algériens sont froidement exécutés, 45 000 selon les nationalistes. Un massacre à grande échelle venait d’avoir lieu à huis clos.
Une semaine plus tard, le 17 mai, arrivaient à Alger en provenance d’Europe, à bord du croiseur Gloire, les militaires algériens démobilisés. «Les glorieux tirailleurs algériens qui, de l’Italie au Rhin, se sont illustrés dans 100 combats (…) rentrent maintenant au pays», titrait, toute honte bue, la presse coloniale. Parmi eux, ceux du 7e RTA (Régiment des tirailleurs algériens), dont beaucoup, originaires de Sétif, étaient dans l’ignorance de ce qui s’était passé le 8 mai dans leur région natale.
Un an auparavant, en mai 1944, les tirailleurs algériens, au nombre de 138 000, s’étaient illustrés à la bataille de Montecassino et pris une part active à la libération de la Corse, de la Provence, notamment de Marseille où des plaques commémoratives rappellent les sacrifices du 3e et du 7e RTA (Tirailleurs algériens) ainsi que dans plusieurs régions de France. Le 31 mars 1945, appuyés par les Tabors marocains, les tirailleurs algériens seront les premiers à franchir le Rhin et pénétrer en Allemagne, bien avant l’armée américaine. Parmi ces militaires algériens ayant combattu le nazisme, de futurs membres fondateurs du FLN comme Mohamed Boudiaf, Mustapha Ben Boulaid, Krim Belkacem, Ahmed Ben Bella ou encore Mohamed Mechati (récemment décédé). A l’instar de tous leurs compatriotes, ils étaient dans l’ignorance de ce qui s’était passé à Sétif, Guelma et Kherrata.
Deux ans après Sétif, en 1947, le Parti du peuple algérien (PPA) mettait en place une structure politico-militaire, l’OS (Organisation secrète), prélude à la fondation du FLN le 1er Novembre 1954.
Mais que reste-t-il de cette histoire ? Qu’en savent les nouvelles générations à qui on enseigne que c’est le mouvement des Oulémas (mouvement réformiste religieux) qui est à l’origine de la guerre de libération alors qu’il était partisan d’une Algérie «autonome» dans le cadre de «l’Union française» et qu’il n’a rejoint le FLN qu’en…1956, deux ans après le déclenchement de la lutte armée ? Savent-ils qu’aucun mot d’ordre religieux n’a été scandé ce 8 mai 1945 ? Avec la loi sur le Livre qui vient d’être adoptée et qui soumet désormais la publication de toute œuvre à un aval préalable des autorités –et donc l’enseignement de l’histoire – il est désormais clair que les Algériens seront maintenus dans l’ignorance de l’histoire du pays.
Le 3 mai, c’était la Journée de la liberté de la presse, 123 journalistes et employés de presse ont été assassinés entre 1993 et 1998. Mourad si Ahmed dit Djamel al-Afghani, émir du GIA (Groupe islamique armé) avait décrété en 1993 que «ceux qui combattent l’islam par la plume périront par la lame». Il avait été entendu. Le 26 mai 1993, le journaliste-écrivain, Tahar Djaout, auteur de la fameuse formule, «La Famille qui avance et la famille qui recule», ouvrait la longue liste des journalistes victimes des islamistes. Autre date : le 1er mai. Fête des travailleurs, certes, mais passée inaperçue en Algérie. Pourtant, c’était l’occasion de rappeler que près de 700 syndicalistes ont été assassinés par les djihadistes entre 1992 et 1998, et de leur rendre hommage. Le 9 septembre 1992, Abderahmane Belazhar, universitaire et syndicaliste, militant du Pags (communiste) est le premier à tomber à Constantine. Après des dizaines de syndicalistes, Abdelhak Benhamouda, secrétaire général de l’UGTA (Centrale syndicale), est assassiné en 1997…
Le crime de ces syndicalistes ? Avoir défendu leurs usines contre le sabotage islamiste. Faut-il rappeler que 4 731 entreprises et 916 établissements d’enseignement ont été détruits partiellement ou totalement par les hordes djihadistes entre 1992 et 1999 plongeant des dizaines de milliers de salariés dans le chômage ?
H. Z.