Kiosque arabe
6 juillet 2015

Islam Béheiri, libre, mais censuré

Par Ahmed Halli

Islam Behiri, le controversé chercheur égyptien en théologie, n’ira pas finalement en prison, sa condamnation à cinq ans de prison, pour «outrage aux religions» ayant été annulée la semaine dernière par un tribunal du Caire. Le théologien vedette de la chaîne privée Al-Kahéra Wal-Nass avait été condamné en avril dernier, en vertu d’une loi sur l’atteinte aux religions, qui laisse la porte ouverte à tous les excès. Islam Beheiri n’a outragé aucune des religions reconnues en Egypte, et encore moins l’Islam religion de l’Etat, et c’est justement pour cela qu’il a été poursuivi. Depuis deux ans, et jusqu’à son procès, ce jeune animateur de télévision présentait une émission à succès dans laquelle il prenait à contrepied les thèses officielles, voire obscurantistes, propagées en Egypte. Ainsi, il niait la véracité de certains «hadiths», validés par le tout-venant et justifiant a priori et a postériori tous les crimes commis au nom de l’Islam. Il s’insurgeait notamment contre l’accusation d’apostasie, régulièrement brandie par les islamistes, contre ceux qui ne respectent pas l’orthodoxie en vigueur et contre les libres penseurs. Comme l’a fait Djamel Al-Bana avant lui, Islam Beheiri a opposé l’arme de la raison et de la logique aux idées reçues et aux croyances fausses, qui fondent la renommée des téléprédicateurs wahhabites(1).
Son influence grandissante a suscité la réaction des milieux conservateurs et des prêcheurs-anesthésistes qui ont d’abord obtenu la suspension de ses émissions sur l’intervention d’Al-Azhar. Apparemment, la vénérable université, brutalement rappelée à l’ordre en décembre dernier par le Président Sissi, pour son immobilisme et ses atermoiements, n’a pas apprécié les critiques de la même veine, lancées à son encontre par Islam Béheiri. Ce dernier qui se présentait régulièrement comme l’un des rénovateurs du discours religieux ne se privait pas d’épingler Al-Azhar, notamment pour ses positions vis-à-vis de Daesh. A l’instar d’autres intellectuels égyptiens, il disait ne pas comprendre que l’institution officielle se contente de condamner les terroristes, sans remettre en cause leurs arguments religieux. Or, ce sont précisément ces justificatifs et ces références théologiques qui sont encore enseignées par Al-Azhar. Aussi, Islam Béheiri ironisait-il régulièrement sur la tâche confiée par Sissi à Al-Azhar en affirmant que l’université rénovait effectivement le discours religieux, «en utilisant la céramique». Ce qui équivaut à dire au Président égyptien, en personne, que s’il veut réellement réformer ou rénover le discours religieux, il ne doit pas s’adresser à Al-Azhar, dont les cheïkhs ont pour seul souci de conserver leurs privilèges. Islam Béheiri ne s’est pas trompé d’adversaire, mais d’époque, et il a sans doute sous-estimé les capacités de nuisance de ses adversaires et surtout leur efficacité : en privant l’animateur d’une tribune, ils ont réussi à faire taire une voix discordante, sans utiliser le sabre.
Pour éviter, comme on dit, de se salir les mains, les intégristes recourent aux services d’avocats dont la spécialité est de faire la chasse à tout ce qui n’est pas à leurs normes. Celui qui a été engagé contre Islam Béheiri et qui a fait appel du jugement en sa faveur, se nomme Mamdouh Abdeldjawad. Il est de la lignée de ces avocats avides de célébrité à tout prix et sans scrupules, qui agissent sous couvert de contrôler la vie et les mœurs, la «Hisba»(2), dont les règles ont été essentiellement définies par le mouvement des Frères musulmans. Le plus connu de ces avocats est Nabih El-Wahch, qui a écumé les prétoires avec ses plaintes contre des artistes et des cinéastes. Ces avocats sont communément appelés «Sbanakh» (Epinards), en référence au personnage du film L’Avocat, dans lequel le comédien Adel Imam avait joué le rôle de Hassan Sbanakh, un avocat marron.
A sa sortie, en 1983, le film, réalisé par Rafat Al-Mihi, avait suscité une action en justice de la part de dizaines de membres du barreau qui s’estimaient diffamés. Adel Imam, condamné à un mois de prison, avait échappé à la détention après avoir présenté des excuses publiques à la corporation.
Ce qu’il y a de remarquable dans l’action de ces avocats-délateurs, c’est qu’ils ne sont jamais poursuivis, en retour, pour diffamation ou procédure abusive, lorsqu’ils sont déboutés, ce qui leur autorise toutes les actions en justice, y compris les plus fantaisistes et les plus farfelues.
A. H.

(1) L’un de ces prédicateurs, Ouejdi Ghenim, spécialiste des passages dans l’Au-delà et de la traversés de «l’isthme des tourments» (Barzakh), a la cote chez nous, bien qu’il soit l’un des contempteurs de notre guerre de Libération. Il est bon de le rappeler ici en cet anniversaire d’une indépendance chèrement acquise. Ouejdi Ghenim est aussi, et surtout, l’un des propagandistes de l’excision, qu’il a essayé de faire connaître au Maghreb, et notamment en Tunisie, en la présentant comme un «embellissement esthétique et spirituel».
(2) C’est au nom de cette «Hisba» que l’universitaire Nasr Hamed Abou-Zeïd (1943-2010) avait été obligé de s’exiler en 1995, un tribunal ayant déclaré illégal son mariage avec Ibtihal Younès et l’ayant annulé. Il n’a regagné son pays que pour y mourir quelques semaines plus tard, un 5 juillet, précisément.

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