La Bélarusse Svetlana Alexievitch a remporté le prix Nobel de littérature décerné jeudi à Stokholm . Cette journaliste et écrivaine a été récompensée pour son «œuvre polyphonique, mémorial de la souffrance et du courage à notre époque», a expliqué l’Académie suédoise. Svetlana Alexievitch, 67 ans, née soviétique sous Staline, est la quatorzième femme à remporter le prix Nobel, depuis sa création en 1901.
Dans les différents écrits dans les médias occidentaux, commentant cette distinction, le mot «dissident» est de retour comme aux plus beaux jours de l’URSS et de la guerre froide.
«Le régime autoritaire de Minsk» n’est pas oublié. Dans la foulée on rappelle qu’en 2011, elle dénonçait dans un entretien au PEN Club de Suède la «machinerie staliniste». «C’est énorme de recevoir ce prix», a déclaré la lauréate, à la télévision publique suédoise SVT, fière d’être couronnée par le même comité Nobel qui avait récompensé deux autres «dissidents» : Boris Pasternak l’auteur du Docteur Jivago en 1958 et Alexandre Soljenitsyne en 1970.
«Les 30 ou 40 dernières années, elle a passé son temps à cartographier l’individu soviétique et post-soviétique. Mais ce n’est pas vraiment une histoire des événements. C’est une histoire d’émotions», a expliqué à la Fondation Nobel la secrétaire perpétuelle de l’Académie Sara Danius. «Elle a mis au point un antidote au totalitarisme, une nouvelle méthode littéraire, controversée, qui consiste à faire parler ceux qui n’ont pas voix au chapitre», a expliqué à l’AFP Ola Larsmo, président du PEN Club de Suède qui, avec la fondation Soros, la soutient activement, elle et d’autres écrivains bélarusses au travers d’échanges et de résidences. Svetlana Alexievitch n’a pas été privée de liberté, rappelle-t-il, mais a vécu plusieurs fois en exil avant de retourner dans son pays. En réalité, ce qui est reproché à la Bélarusse dont le nom veut dire «Russie Blanche», c’est d’être aujourd’hui politiquement proche de la Russie.
Svetlana Alexandrovna Alexievitch est née le 31 mai 1948 à Stanislav (aujourd’hui Ivano-Frankivsk) dans l’ouest de l’Ukraine, dans une famille d’instituteurs de campagne.
Diplômée de la faculté de journalisme de l’Université de Minsk, elle commence à enregistrer sur son magnétophone les récits de femmes qui ont combattu durant la Seconde Guerre mondiale. Elle en tire son premier roman, en russe, La Guerre n’a pas un visage de femme. Jusqu’à aujourd’hui, elle utilise toujours la même méthode pour écrire ses romans documentaires, interrogeant pendant des années des gens qui ont vécu une expérience bouleversante. Cercueils de zinc, un ouvrage mémorial sur la guerre d’Afghanistan (1979-1989), publié en 1990, la rend célèbre. La Supplication, Tchernobyl, chroniques du monde après l’Apocalypse (1997), est traduite en plusieurs langues et publiée à travers le monde.
Des spectacles d’après ses livres ont été mis en scène en France et en Allemagne, où elle a reçu en 2013 le Prix de la paix à la foire du livre de Francfort. Son dernier roman La Fin de l’homme rouge ou Le temps du désenchantement, sur l’histoire et la tragédie de l’homo sovieticus, avait reçu le Prix Médicis essai en 2013. Le Président du Bélarus Alexandre Loukachenko s’est dit «sincèrement content» du prix Nobel de littérature obtenu par Svetlana Alexievitch «non seulement les Bélarusses, mais le monde entier n’est pas resté insensible à votre œuvre. Je suis sincèrement content de votre succès», a déclaré Loukachenko. «J’espère énormément que votre prix servira notre Etat et le peuple bélarusse», a-t-il ajouté. Alexandre Loukachenko a également souhaité «la santé, le bonheur et de nouvelles œuvres au profit du peuple bélarusse» à la nouvelle prix Nobel.
« Très tôt, je me suis intéressée à ceux qui ne sont pas pris en compte par l’Histoire. Ces gens qui se déplacent dans l’obscurité sans laisser de traces et à qui on ne demande rien. Mon père, ma grand-mère m’ont raconté des histoires encore plus bouleversantes que celles que j’ai consignées dans mon livre (La Fin de l’homme rouge ou le temps du désenchantement). Ce fut le choc de mon enfance et mon imagination en a été frappée à jamais», a déclaré l’écrivaine dans une interview au Figaro en 2013.
Svetlana Alexievitch est la première Bélarusse et la première femme de langue russe à remporter le prix Nobel de littérature depuis sa création en 1901 et qui avait déjà couronné en 1965 l’écrivain soviétique Mikhaïl Cholokhov, l’auteur du Don paisible.
Kader B.
11 octobre 2015
