Roman d’aventure ou roman historique ? Un thriller procurant des sensations fortes, construit selon le scénario du polar ? Un jeune homme de bonne famille, la métamorphose est tout cela en même temps.
Le dernier livre de Hocine Mezali confirme surtout l’écrivain au long cours qui, tout en interrogeant l’histoire, n’hésite pas à la réinventer. En cela, l’auteur procède de la manière la plus distrayante possible, mais en veillant à ce que l’œuvre de fiction contienne des vérités, c’est-à-dire des faits réels qui ont existé. Et c’est cette réalité là qu’il explore pour la première fois et pour le plus grand plaisir de ses lecteurs, dans un roman qui tient en haleine. Il raconte, en effet, des choses nouvelles, rapporte des informations factuelles que le lecteur ne savait pas ou alors pressentait vaguement. Cette mise au jour concerne la période complexe et encore pleine de zones d’ombre que représente la guerre d’indépendance de l’Algérie. Dans le roman, la guerre n’est cependant que la toile de fond sur laquelle se détache une peinture minutieuse du monde interlope de la pègre, des réseaux mafieux et de la prostitution. Hocine Mezali a planté son décor en Europe, principalement dans la France et la Belgique de l’époque. C’est là que, par le moyen de la fiction, il reconstitue la réalité des faits. Au fil de l’évolution de l’intrigue apparaissent de nouveaux éléments très instructifs pour le lecteur. De sorte que, chapitre après chapitre, les pièces du puzzle commencent à bien s’ordonner dans sa tête.
La fin du récit — spectaculaire — permet d’établir la dernière connexion rattachant toutes les pièces de l’assemblage (ou la prostitution comme arme de guerre, par un personnage hautement symbolique !) A travers une série d’événements créés autour d’un personnage actif (le héros) et d’une intrigue bien construite (suspense et rebondissements ne manquant pas), le lecteur va de surprise en découverte.
Sur «le chemin des dames», il apprend notamment de quelle façon s’opère «la traite des Algériennes kidnappées dans leurs pays et exploitées à travers des réseaux en France et à l’étranger». Il en sait un peu plus, désormais, sur les activités souterraines des services de police français, dont les RG (renseignements généraux), leurs agents infiltrés dans le milieu du banditisme, les flics ripoux, etc. De même qu’il fait connaissance de cette autre guerre dans la guerre, de ce combat de l’ombre mené par les «frontistes du mouvement algérien» (le FLN) contre de telles activités interlopes. La position équivoque des frères ennemis (les Messalistes) sur la question, leurs agissements, sont également mis en lumière. De tous les personnages qui se révèlent au travers de l’évolution de l’action et de l’intrigue, émerge évidemment le héros principal, celui qui vole la vedette à tous : le jeune Karim, «chevalier protecteur des femmes qu’on forçait à se prostituer».
Karim est un personnage fort, combatif, captivant (car complexe et spectaculaire), courageux, intelligent… Il est tout le temps occupé, que ce soit dans l’action, en prenant des initiatives ou à travers ses aventures amoureuses. C’est donc un individu à part entière, un homme fait de chair et de sang, avec ses faiblesses aussi. Ce personnage central et crédible représente l’idéal de Hocine Mezali, c’est-à-dire un homme bon s’élevant contre l’injustice et luttant contre les forces du mal. Une sorte de justicier qui, grâce à son ingéniosité, parvient à vaincre ses ennemis et devient un libérateur. Comme le suggère le titre du livre, le héros va vivre une mue, une transformation. L’action le métamorphose et le révèle. Un jeune homme de bonne famille, la métamorphose est construit sur l’échelle de l’épopée, l’auteur prenant soin d’associer l’action aux émotions du héros tout en présentant un tableau social, politique, culturel, économique et même gastronomique de la période historique en question. En plus de nous faire découvrir nombre d’aspects cachés de la guerre hors d’Algérie, le livre fourmille de détails significatifs et authentiques sur les mœurs, les gens, les lieux. Prose dense. Suite ininterrompue d’images vivantes, souvent dramatisées, parfois sensuelles. En bon auteur moderne, Hocine Mezali maîtrise l’art de la description et, par moments, il n’est pas sans rappeler Balzac. Ici, la description des personnages et des lieux émerge graduellement, à mesure de l’enchaînement des événements et de l’intensité dramatique. L’histoire est écrite selon la méthode scénique, chaque scène se terminant quand une autre commence. L’atmosphère du récit, elle, est celle d’un roman noir : âpre, tendue, inquiétante. Des éclaircies intimistes (dont l’amour, les sentiments humains, les incursions culturelles dans l’histoire et les peuples) enbellissent régulièrement ce ciel d’orage. Karim, le personnage principal, sert de ciment et de moteur à l’intrigue. La situation d’ouverture (les premiers chapitres) contient les germes de la «métamorphose» du héros. «Jeune homme de bonne famille», né à Constantine le 1er avril 1933, «il avait puisé sans modération dans l’aisance que lui procurait la chance d’être né du bon côté du manche». Il est, en effet, fils de «M’torni», d’un caïd «ami» de la France. Cela lui donne droit à des papiers en règle et même à un deuxième prénom : Gérald. Mais voilà, Karim ne «voulait pas devenir bouseux comme son père. Il choisit l’art». Après l’Ecole des beaux-arts d’Alger, «il traverse la Méditerranée et se retrouve à Paris où, encore alerte, il continua de se perfectionner dans les arts plastiques». En ce début de l’année 1957, Karim réside rue des Remouleurs dans un hôtel. Depuis deux ans, sa mère lui envoie régulièrement une précieuse enveloppe contenant sa rente trimestrielle. Hélas survient la banqueroute familiale. L’enfant gâté nage en plein désarroi. Il se soûle, se fait arrêter par la police. Karim subit un interrogatoire musclé. Enfin libre, «il ne se sentait plus adolescent mais homme, un vrai désormais»! Sa mésaventure l’a transformé. A partir de là, les événements se précipitent. Le «migrant privilégié» entre tout doucement dans le cœur de l’action. Karim se rend en Lorraine chez son cousin Kader qui «exerçait déjà d’importantes responsabilités d’activiste», ayant notamment en charge des réseaux de collecte de fonds pour le FLN. Le cousin le briefe sur les réalités de la guerre d’indépendance, la clandestinité, l’autre guerre de l’ombre… Ayant tiré beaucoup d’enseignements de son voyage en Lorraine, Karim «se sentait prêt à affronter l’avenir avec plus d’assurance et, pourquoi pas aussi, de responsabilité». Une telle prise de conscience va faire de lui un adhérent à la cause (nationale) et, mieux encore, un combattant. Dans le programme tracé par Kader, son mentor, il a pour mission de traquer les barons de la prostitution. «Le Jeune homme de bonne famille, naguère soucieux seulement de ressembler aux Européens», s’en trouve transformé. Karim multiplie les coups d’éclat aux quatre coins de la France métropolitaine, en Belgique. Sorte de justicier, il a tout du héros contemporain qui agit sans jamais se planter.
Il est à la fois solitaire, courageux, froid, calculateur, beau, capable d’éliminer ses adversaires et les cibles désignées. Le tout agrémenté d’une parfaite maîtrise des arts martiaux. Sur sa route, Karim rencontre de jeunes Algériens et Algériennes, des Européens.
Souvent, ce sont des personnages peu communs et hauts en couleurs dont on se prend à aimer l’histoire (ou le destin). Tels Slimane Boudries (alias M. Charles), Baghdadi le balafré, Boualem l’intello, Hamza dit Trompe-la-mort, Ali le Marocain… Il y a aussi les aventures féminines du héros, «amant doux et attentionné» pour qui bat le cœur de Sylvaine ou de Mireille la Franco-Belge. Ainsi s’opère «la métamorphose», dans l’action clandestine et grâce à l’école de la vie.
Pour le lecteur, le plaisir à tirer de l’ouvrage est double : non seulement il a droit à un récit plaisant et parfaitement enlevé, en plus l’auteur lui présente une lecture dépassionnée et défolklorisée de l’histoire. Il s’instruit tout en s’amusant ! Il est vrai que Hocine Mezali possède une connaissance profonde des hommes. Son livre, rempli de détails finement observés sur les gens et les lieux, témoigne d’une grande culture. C’est aussi le genre d’ouvrage qui contribue à rechercher, dans le passé, des réponses à des questions actuelles.
Hocine Tamou
Hocine Mezali, Un jeune homme de bonne famille, la métamorphose, éditions El Othmania, Alger 2014, 316 pages.

