Kiosque arabe
14 septembre 2015

Adnane, une chance pour l’Islam

Par Ahmed Halli

Si l’accident de La Mecque avait eu lieu quelques heures avant ou après, les morts auraient pu se compter par centaines, ont dit les spécialistes comme pour atténuer la responsabilité des autorités saoudiennes. On ne pleurera pas longtemps les morts et les blessés, parmi lesquels des Algériens, et des Iraniens chiites, écrasés par la même grue. Tout un symbole, au moment où toute une génération de sunnites algériens se nourrit de la haine d’autres musulmans qui ne voient pas Dieu à la même fenêtre. On aura vite fait le deuil des morts, car selon la tradition ceux qui périssent là-bas, sont promis au paradis, même s’ils ont été tués par une grue. Pour rappel, pendant le pèlerinage, les travaux continuent, et ils ne s’arrêtent jamais, d’ailleurs. Car, sans vouloir émettre des doutes sur la foi des Saoudiens, aussi profonde que leur influence, les Lieux-Saints sont aussi une bénédiction, financièrement parlant. C’est pour cela que la présence d’une grue, dans un tel sanctuaire, n’est pas si inconvenante, puisqu’il s’agit d’agrandir un site, appelé à recevoir de plus en plus de visiteurs. D’un autre point de vue, qui n’est pas nécessairement celui du grutier, une telle machine moderne de levage dans un pays aussi fermé et arc-bouté sur ses archaïsmes peut être incongrue. Surtout si l’on considère, à l’instar de notre ami Slim(1), qu’une grue peut aussi servir à soulever le peuple, au lieu de l’écraser.
Toutefois, et dans ce climat d’hostilité, attisée entre chiites et sunnites, qui s’est emparé de tous les musulmans d’est en ouest, on peut s’étonner de la réaction modérée des Iraniens. Un seul parlementaire a brandi l’antienne selon laquelle les Saoudiens étaient incapables de gérer le pèlerinage et les Lieux-Saints. Le Président iranien, Hassan Rouhani, s’est borné à déplorer l’accident «qui a chagriné toute la nation musulmane», et a proposé une aide médicale pour les pèlerins blessés. Cela n’empêche pas que pendant le pèlerinage, et le deuil mesuré, la guerre du Yémen continue, parce qu’il y a encore des guerres, entre musulmans, qui ne connaissent ni trêves ni répits. Cette guerre n’oppose pas en réalité la communauté sunnite à la communauté chiite, mais voit la confrontation de deux visions de l’Islam, celle des wahhabites et celle des ayatollahs de Téhéran. Après s’être combattues au Liban, où le Hezbollah iranien fait la loi, puis en Syrie, les deux factions se retrouvent au Yémen, mobilisant à tour de bras les plus fanatiques et les plus bornés de leurs fidèles. Si le chiisme a pour lui la puissance économique et le développement technologique de l’Iran, le sunnisme a l’âge des foules et la force des exaltés. Pourtant, même avec ses pétrodollars, l’alliance avec les États-Unis et son emprise sur l’Islam sunnite, le wahhabisme a peur.
Le wahhabisme n’a pas seulement peur de la bombe iranienne et des vecteurs chiites, il a surtout peur du temps qui passe, des progrès de l’intelligence et de la raison, qui donnent des fruits çà et là. De la cacophonie et du désordre générés par ses mosquées, ses chaînes satellitaires, et des affrontements armés que gère l’islamisme, émergent quelquefois des voix discordantes. Des émules de Mohamed Arkoun, de Djamal Al-Bana entre autres, se font de plus en plus entendre, et rencontrent une audience toujours plus grande, même s’ils prêchent hors des sentiers de l’orthodoxie. L’un des plus médiatisés du moment, et pour cause, se nomme Adnane Ibrahim, il est palestinien de Ghaza, et il officie dans une mosquée de Vienne (Autriche), à distance respectable et rassurante de sa ville natale et de mon quartier. Mais, grâce aux réseaux sociaux et à la vidéo notamment, ses conférences et ses prêches franchissent les murs de sa petite mosquée, pour se répandre partout. En juillet dernier, il a même été déclaré indésirable à Abou Dhabi, capitale réputée pourtant plu libérale que ses sœurs du Golfe. Il devait, en effet, enregistrer une série de «séances» pour la célèbre station saoudienne Rotana, propriété du prince Talal, qui donne le change en créant quelques îlots de modernité dans un océan d’obscurantisme.
Adnane Ibrahim, dont le discours tranche avec celui des imams stéréotypés de nos mosquées, dérange les tenants de l’Islam dominant, tout en attirant de plus en plus de jeunes qui aspirent à autre chose qu’à mourir au djihad. Il bouscule, quand il ne les renverse pas, toutes les idées reçues et les légendes colportées autour du premier âge de l’Islam et de ses protagonistes.
Il dérange les islamistes sunnites lorsqu’il tourne en dérision les pseudo-miracles scientifiques du Coran et il les met hors d’eux en contestant la «médication prophétique», arguant que le Prophète lui-même consultait les médecins. Mais sa cible favorite est incontestablement l’idole actuelle des islamistes, Mu’awya, monarque de «droit divin», et qu’il l’accuse d’avoir instrumentalisé la religion à son profit personnel. Il a droit un moment au titre de juif sioniste, lorsqu’il prie pour le salut éternel d’un soldat israélien, révolté par le comportement de son officier(2). Pour ne pas être en reste, Adnane Ibrahim irrite les chiites, duodécimains et autres qui taxent les premiers califes qui ont précédé Ali d’usurpateurs, en qualifiant de légitime l’ordre de succession du califat et en défendant les personnes qui ont occupé cette charge.
En revanche, il hérisse les islamistes ex-communicateurs et suscite leur fureur lorsqu’il déclare que les attaques de ces duodécimains contre certains «Compagnons» ne les mettent pas hors de la communauté des croyants. Et du coup, il se retrouve qualifié de chiite et voué aux gémonies sur tous les sites islamodjihadistes, enrôlés dans la campagne saoudienne. Ces «djihadistes» de la toile ne savent d’ailleurs plus à quel attribut se vouer, tant les qualificatifs se bousculent dans leurs têtes, même s’ils ne craignent pas de se contredire, et encore moins de se rendre ridicules. «Apostat, athée et chiite» sont les termes qui reviennent le plus dans les articles que consacrent ses contempteurs à Adnane Ibrahim, mais cela n’empêche pas sa caravane d’avancer.
A. H.

(1) L’un de ses dessins les plus percutants : lors de la grève insurrectionnelle du FIS, version «dégaine ou je tire», un barbu arrive sur les lieux du rassemblement en conduisant une grue. «C’est pour soulever le peuple», dit-il à ses compagnons étonnés.
(2) Adnane Ibrahim a demandé miséricorde pour un soldat israélien qui s’était suicidé, par désespoir, parce que son chef avait empêché une Palestinienne enceinte de franchir un check-point de l’armée, pour accoucher dans un hôpital.

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