Les choses de la vie
5 mars 2015

Fleurs de Mars

Par Maâmar Ferrah

Le 8 Mars me fait penser à ces fêtes foraines qui égayaient l’atmosphère de nos villages quelques jours, avant de disparaître dans les aubes incertaines, livrant de nouveau à la morosité nos rues tristes à en mourir. Ce jour-là, les femmes de tous les continents se lèvent avec une étrange sensation de grande liberté. Partout, c’est la fête, leur fête. Sous les chapiteaux du grand cirque placé la veille et dans la fièvre des kermesses populaires, les clowns, les orchestres et les troubadours vont amuser un public exclusivement féminin.
En même temps, s’installe dans nos rues grises et habituellement sans fleurs, un surprenant ballet de bouquets de roses porteurs d’amour et de passion. Ce jour-là, les jeunes timides et indécis prennent leur courage à deux mains et osent ce qu’ils n’osent pas les autres jours. Tout est possible et le rêve d’amour devient à portée de main… Ce jour-là, les femmes se font belles pour oublier que la vie est laide les 364 autres jours de l’année, pour oublier leur statut de mineures, pour oublier la suprématie de l’ordre mâle, pour oublier les harcèlements sexuels, les agressions et les violences conjugales… Ce jour-là, les restaurants, les pizzérias et les salons de thé se remplissent enfin, embaumés par les parfums de luxe que l’on réserve pour les grandes occasions, illuminés par l’éclat de ces créatures redevenues elles-mêmes, c’est-à-dire élégantes, gracieuses et fringantes sous leurs habits de fête.
Ce jour-là, le système des hommes, le pouvoir absolu des mâles, le tout-puissant ordre qui exploite la femme tout au long de l’année, se met volontairement au repos, gavé de certitudes : ce ne sont pas ces excès de sentiments enveloppés dans la fausse joie des réjouissances exceptionnelles et le folklore rituel des «journées internationales» qui vont remettre en cause sa suprématie. Au contraire, en livrant la rue aux femmes, il leur donne l’impression qu’elles sont libres et cela le met à l’abri de toute contestation sérieuse pour l’année en cours. Cette parenthèse ouverte dans la tristesse de la vie des femmes et la pénibilité de leur situation est une sorte de trêve olympique qui permet aux uns et aux autres d’oublier la réalité quotidienne. Mais, cet écran de fumée, monté par les spécialistes de la manipulation, cache mal la difficile condition féminine.
Et le 9 mars, dans l’aurore naissante et le froid des avenues mal éclairées, les cohortes de femmes de ménage qui habilleront nos rues de leurs tristes couleurs, rappelleront à tous qu’une hirondelle ne fait pas le printemps ! Dans les salles au plancher garni de papiers, d’emballages vides et des restes clairsemés de la fête, sous les lampions et les fanions agités par le petit vent matinal, ces bouts de femmes qui tremblent dans les courants d’air des grandes baies béantes, sont les premières à réaliser que le 9 mars n’a rien à voir avec le 8 et que, malheureusement, tous les autres jours de l’année auront les mêmes couleurs que ce matin frisquet et incolore, blême comme la vie de tous les jours.
Cet arrière-goût qui vous reste des réjouissances, quand la tête lourde et la gorge encombrée vous donnent une gueule de bois, traînera quelque temps avant que l’insipidité n’emporte à nouveau les êtres et les choses dans son tourbillon fatal !
Résignation, résignation… Dominée et exploitée du 9 au 7 mars de l’année suivante, la femme vit un jour de rêve ; mais quels que soient la beauté de cette journée et les nobles sentiments qui peuvent animer les promoteurs des festivités qui la marquent, elle n’arrivera jamais à faire oublier les injustices que l’on fait à Eve dont le statut demeure un outrage à notre histoire et à nos traditions et une honte nationale que les quelques replâtrages à gauche et à droite ne réussiront jamais à camoufler. La femme est l’égale de l’homme ou elle ne l’est pas ! Toute solution à mi-chemin de ces deux options est un faux-fuyant relevant des techniques de dérobade qui sont le propre d’un système plus à l’aise dans les labyrinthes et les sous-sols que dans la clarté des grands espaces.
Les politiques et les moralisateurs vont nous saouler encore avec la «participation de la femme à la guerre de Libération», son rôle dans «l’éducation des générations», sa «participation à l’œuvre d’édification nationale» et blabla et blabla… Mais en ces temps de reniement et d’abandon, on oubliera de rappeler que la femme fut la cible privilégiée et la première victime des discours haineux et des agissements criminels des hordes intégristes ! On oubliera de saluer le courage et la détermination de ces millions de femmes qui ont vaillamment résisté à la terreur islamiste, à un moment où beaucoup d’hommes abandonnaient le combat ! On oubliera d’honorer ces enseignantes courageuses qui ont continué à prendre le chemin des écoles et des lycées au milieu de mille dangers ! On oubliera d’élever des statues à ces maquisardes qui ont rejoint spontanément les rangs des patriotes ! On oubliera de rappeler le sursaut de dignité des centaines de milliers de femmes qui ont marché à Alger un certain mois de mars pour réveiller le peuple de sa léthargie et montrer aux mollahs et à leurs troupes sanguinaires un autre visage que celui de la peur et de la soumission ! On oubliera et on oubliera encore…
Que d’oublis sur la route qui a sauvé la République et l’Algérie, la seule et l’unique que nous connaissons et que nous n’abandonnerons jamais, quel que soit le prix à payer ! Non, nous n’emprunterons ni les petits sentiers de la honte, au milieu des fourrés qui cachent la lumière, ni les autoroutes opulentes de cette Algérie minoritaire qui finira un jour par être cernée par ceux qui ont faim et froid ! Non, la seule route que vous nous avez montrée, mesdames, nobles et belles filles de l’Algérie réelle, authentique Kahina et Fatma N’soumer, est la route du combat pour la dignité, la seule qui mène vers la lumière ! Alors je ne vous ferai pas l’injure de vous souhaiter bonne fête, car je ne crois pas en ce 8 Mars ! Vous êtes trop belles pour être célébrées un seul jour de l’année et trop grandes pour un petit après-midi férié ! Le système de l’homme absolu veut vous fêter comme il a appris à le faire pour honorer l’arbre, la météo ou les zones humides ! Vous n’êtes pas une espèce en voie de disparition ou un domaine à protéger pour que l’on vous affuble d’une journée internationale.
Vous êtes la lumière qui habille notre existence tous les jours de l’année ! Votre fête, c’est tous les jours que Dieu fait ; c’est la galette chaude et unique de la maman, c’est le baiser déposé sur le front du bambin qui part à l’école, ce sont les larmes le jour du bac, c’est l’attente angoissée du mari parti loin gagner sa vie, ce sont les chants qui montent du Djurdjura et des Aurès, le sourire d’une fille d’In Salah qui se bat pour l’avenir de ses futurs enfants ; ce sont tous ces gestes, si ordinaires, mais si beaux car chargés de ce bonheur fondamental que seule sait offrir la vraie vie. Sans vous, cette vie serait un long fleuve de grisaille ! Sans vous, les rêves perdraient leurs ailes scintillantes ! Pour continuer à battre, nos cœurs ont besoin de vos yeux lumineux! Qu’il est bon de humer, en votre compagnie, les senteurs de ce mois de la régénération qui nous invite à ne jamais abandonner la lutte car le printemps vient toujours après l’hiver !
Et puis, joyeux anniversaire – elle est née un 8 mars – à celle qui m’a accompagné durant ce long voyage de 35 années, ponctué par quatre cris de bébés qui ont grandi dans les années grises et noires, mais la lumière a toujours brillé au bout du tunnel. Insignifiante. Vacillante. Puis debout. Enfin, éclatante ! Elle vient toujours. Il suffit de savoir l’attendre, de patienter et d’espérer…
M. F.

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