Les choses de la vie
12 mars 2015

Sandra l’Algéroise ou une passion estivale

Par Maâmar Ferrah

Midi sommeille dans les flots bleus et quiets de la Méditerranée, à peine sillonnés de plis superficiels que le zéphyr du large répand à leur surface: il roupille sur le sable safrané et fluorescent du rivage, il s’assoupit dans le clair-obscur des bosquets qui cernent la baie et chevauche jusqu’aux monticules toutes proches. Mourad et Sandra ont déniché une romantique terrasse, les pieds dans l’eau, assise sur un récif où une ribambelle de gosses s’essaye au plongeon. Cette terrasse se trouve également sous un monticule boisé, à l’abri des yeux indiscrets. Ils commandent des sardines grillées et des merlans en colère. Mourad a le regard rivé sur les yeux de Sandra aux teintes oscillant entre le vert lumineux du feuillage et le bleu profond de la mer. La jeune fille tire une petite trousse de son panier et entreprend une séance de maquillage en règle. Elle jette son dévolu sur un rouge carmin qu’elle applique sur ses lèvres, ce qui rehausse son léger bronzage et habille son regard d’une flamme encore plus capiteuse. Mourad admire en silence le tableau. Lorsqu’elle achève son ouvrage, elle mouille ses lèvres d’un coup de langue sensuel, ramasse un essuie-main en papier qu’elle applique tendrement sur sa bouche. Ensuite, à l’aide d’un stylo, elle écrit la date, l’heure et signe «Sandra » sous la marque de ses lèvres et tend la serviette à Mourad :
«C’est un souvenir!
– Je le garderai toujours…
– On dit ça, mais on oublie vite…
– Pas moi, Sandra…»
Le ton de sa voix, l’expression grave qu’il vient de contracter, le regard pénétrant qui va au plus profond d’elle lui font prendre conscience d’une réalité qu’elle a tendance à négliger : Mourad fait partie de cette race de romantiques qu’elle fuit habituellement, car cela induit inévitablement des complexités dont elle n’a nullement besoin. Elle est de cette catégorie de femmes indépendantes qui considèrent qu’une liaison ne doit jamais avoir de répercussion et que le béguin est une prison où l’homme est toujours le geôlier.
Retour à la cité de l’usine Siporex d’Oum Teboul. En le quittant, Sandra plante un baiser sur les joues de Mourad et s’éloigne. Samir est occupé à frire des œufs. Il a préparé du café et en offre à son ami.
«Alors, ça c’est bien passé ? Tu as bien joué ton rôle de nourrice!
– Ne dis pas de sottises! Est-ce que tu t’es donné la peine de regarder Sandra ? C’est une jeune femme très belle. Et sortir avec elle est un plaisir.»
Samir sifflote :
«Hé! Mais serais-tu par hasard épris ?»
Mourad ne proteste pas. Il se contente de prendre sa tasse de café et sort de la cuisine. Il entend son ami fulminer contre Sandra :
«Au diable, cette nana ! Mon œuf est foutu! »
Quelques minutes plus tard, Samir rejoint son copain au salon pour le blâmer :
«Ecoute Mourad! Ne fais pas l’imbécile ! L’amour n’existe pas. Il faut faire sa situation d’abord, ramasser beaucoup de fric. De telles passions te détournent de cette cible. Le mariage viendra après. Quand on est fortuné, on a l’embarras du choix. Les épousailles, comme je te l’ai toujours dit, n’ont rien à voir avec l’amour. C’est un contrat…»
Mourad a décidé de ne pas répliquer à son ami. Mais, n’y tenant plus, il réagit :
«Mais dans quel monde vivons-nous! Vous voulez censurer même l’amour ! Samir, mon ami, je suis désolé mais tu parles comme une calculatrice.
– C’est un sentiment pour les gringalets. Dans la vie, il y a les puissants et les faibles !»
Mourad se relève. Il pénètre dans la chambre et en sort avec son cabas :
«Ecoute Samir, je crois que c’est le moment de m’en aller. Le week-end a été délicieux. Tellement de choses se sont passées. J’éprouve le besoin de faire le point. Je retourne à El Kala.»
Après le coup de foudre, Mourad vient de découvrir l’amour. Bêtement. C’est facile et embrouillé à la fois. Sur les murs, les parois et les cloisons, dans les pages des journaux, des bulletins et des annales, sur le lit, sous le lit, par terre, sur le plancher, à l’intérieur du réfrigérateur et même dans les tiroirs, l’image de celle que vous aimez est là, presque réelle. Vous êtes au boulot : chaque demoiselle qui rentre, chaque illustration sur les bouquins, chaque voix provenant de la rue évoquent la femme que vous adorez. Elle est là, partout, dans vos pensées, dans les affiches cinématographiques, dans les étuis du savon que vous achetez, dans l’autocar d’estivants qui passe, dans tout ce qui remue, bronche et se déplace. Sandra est là, authentique, dans les nuages qui moutonnent au-dessus de la colline, dans l’azur de l’océan placide, sur les crêtes des palmiers qui longent la descente de la rade, dans le bitume des avenues…
Rien d’autre, plus rien d’autre n’a de l’intérêt. Les amis de Mourad découvrent la transformation et tentent, sans réussir, d’en connaître les raisons. il souhaite ne pas répondre à leurs interrogations. Il s’excuse et s’éloigne… On dit que l’amour rend heureux mais, à voir la tête de Mourad, on en douterait ! Peut-être qu’il réalise que son petit salaire de bibliothécaire sera loin de satisfaire les besoins énormes de cette fille «bourgeoise» venue d’Alger ? Peut-être qu’il ne pourra pas lui offrir les voyages dont elle rêve, la bagnole qu’elle voudra élégante et rutilante, l’appartement vaste et luxueux et tout ce qui est exposé dans les vitrines des mariages «réussis».
Et cet amour, n’est-il pas un coup de tête, un plongeon sans filets dans les yeux verts de Sandra, un sentiment inédit mais éphémère, une folie d’été, chauffée par le sirocco, nourrie des mille et une sensations qui grouillent dans son corps ouvert à un printemps nouveau, mais qui se calmera aux premières bourrasques automnales, quand les vacanciers quitteront les rivages et quand Sandra s’en ira vers sa vraie vie trépidante dans ce lointain et énigmatique Alger ? Ici, sur les terres d’El Kala balayées par les humeurs moroses des soirées sans éclat et sans musique, il ne restera que le vent du nord et son sifflement lugubre pour meubler le long silence de la nuit. Non, Mourad ne peut plus concevoir la vie sans Sandra ! Il en mourrait.
Mais on dit toujours ça… Personne n’est mort de la séparation d’un nouvel et ardent amour, mais ce Mourad est tellement entier, tellement authentique et passionné qu’il est capable de tout.
Quelques années plus tard. Mourad est toujours à El Kala. Sandra entre Paris et Alger. Ils se sont écrits un temps puis plus rien. Mourad n’a jamais oublié cet amour qui a bouleversé sa vie comme une tornade ravageuse. Ses larmes reviennent à chaque fois qu’il évoque le visage angélique de Sandra, à chaque fois que le sirocco souffle sur les arbres centenaires de la placette, à chaque fois qu’il voit un car de touristes, à chaque fois que les gosses plongent de la jetée et que la mer s’habille de ce bleu unique dont elle a le secret. Alors, Mourad tire de son portefeuille une serviette en papier qu’il garde comme une relique, comme une preuve : oui, il n’a pas rêvé. Oui, la plus belle fille du monde l’a serré dans ses bras. L’empreinte des lèvres sur ce papier jauni et la signature «Sandra» sont là, dans sa poche. Ce trésor, il ne s’en séparera jamais. Et jamais une autre femme ne pourra déloger l’Algéroise de son cœur. Oui, maintenant, il peut mourir…
M. F.

(Texte retouché, adapté du roman : Les sirènes de Cap Rosa).

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